" Ourania "
de J.M.G. LE CLEZIO
Gallimard - 2006

 

 

 

 

" ... j'ai reçu ma conviction que la réalité est un secret, et que c'est en rêvant qu'on est près du monde. " Première page du roman, je ne commente pas...


Certains livres, certains auteurs vous marquent et vous accompagnent parfois tout au long d'une vie. La lecture est un plaisir intime, secret parfois, qui forme l'imaginaire de chacun. Pour ne citer que trois ou quatre auteurs contemporains (parmi tant d'autres) les univers de Joyce Carol Oates, d'André Brink, de Philip Roth, de Paul Auster ou de Jean-Marie Le Clézio imprègnent ma façon d'être au monde et de le vivre. Jusqu'ici, chaque roman de Le Clézio m'a captivée et " remise au monde " d'une certaine façon…

Pourtant, le dernier, " Ourania ", m'a laissée sur le bord du chemin, soulagée pour la première fois d'avoir enfin terminé de le lire… Nostalgique d'un monde perdu, imprégnée de descriptions, de mots, du " monde vivant ", comme dans cette description de la mer dans " La Fièvre " : " La mer, elle, était par instants si plate et si déserte, qu'on en avait mal […] Les rides qui avancent toutes seules sur l'eau profonde, sur l'eau noire, sur l'eau gouffre horizontal où se perd l'esprit vertigineux des hommes, sur le liquide sans limite cachette des abîmes, sur la grande surface éternelle, si plate, désertée, où la nuit et le jour sont mélangés comme deux qualités de graines différentes. "

Le monde d' " Ourania ", et notamment ce village de Campos, centre mythique du monde (c'est décidément très à la mode), cette quête du jeune Raphaël à la recherche du mythe initiatique, d'une sorte de découverte basique du monde, n'arrive pas à m'exalter ! Je n'y trouve plus la beauté descriptive qui me transportait avant.
Un exemple :
" Il fait froid parce qu'il n'y a rien entre la terre et le ciel. J'entends le moindre bruit, les cigales qui crissent dans les cotonniers, l'eau du ruisseau, le vent, le souffle des respirations… " […] " Le ciel bouge tout le temps, il n'est jamais semblable d'une nuit à l'autre. Nous regardons marcher les étoiles. Près de la longue trace de la galaxie, à l'endroit où, vers le nord elle forme un creux, je guette d'un côté Polaris, de l'autre Algol, le loup … " (" Ourania ", pages 156-157) Soit !

J'ai soudain l'impression de lire un des premiers livres d'Alexandre Jardin - par exemple " L'Île des gauchers ", aux idéaux pseudo métaphysiques tellement limpides, à l'utopie facile, roman initiatique aussi, quête assez nébuleuse d'une terre-île promise (" la possibilité d'une île " ?, encore… )* -, qui me renvoie aux impressions d'un Raphaël, ineptes et agaçantes, tant elles sont naïves et stéréotypées. Par exemple : découvrir en cachette avec son ami-guide , un couple qui " fait vraiment l'amour " ; il y a là de quoi faire frémir tout lecteur même le plus complaisant … ou le plus con ! (Je donne les deux pages ci-dessous**, elles valent tout de même leur pesant de… " liquide chaud " !) Quant au narrateur anthropologue parti pour des recherches dans le Tepalcatepec, au bavardage oiseux de ses collègues " intellectuels " sur la " colline ", rien de bien exaltant là non plus. Les personnages s'échappent, dérivent, sans consistance, de Lili, la putain de la lagune (…" Je t'imagine, Lili, mariée à un militaire "…) que le narrateur recherche pour la " sauver ", à Dahlia, la maîtresse fugitive et " obligée " d'un moment qui revient à son ex-époux ( caricature de " révolutionnaire " ) dès qu'il refait surface.

Je reste finalement sur une impression de " dégénérescence " amère, nostalgique de l'autre monde de Le Clézio : Le Procès -Verbal, La Fièvre, Le Déluge, et plus tard, Onitsha ou Etoile errante, qui m'a tant imprégnée et m'a aidée à remodeler mon imaginaire…
Quel scandale ! Voilà que j'en veux presque à Le Clézio de m'avoir déçue, pour ainsi dire trahie !

Suis-je donc trop exigeante en vieillissant ? Est-ce que c'est moi qui n'arrive plus à suivre ? Peu importe puisque j'ai l'impression personnelle - et n'est-ce pas l'essentiel ? - que quelque chose s'est cassé dans mon " dialogue " entamé depuis longtemps avec Jean-marie Le Clézio.

Si vous lisez ce livre et si je suis à côté de la plaque, faites-moi signe.

Le lundi 12 juin 2006

Françoise


* A propos, cet extrait d' " Ourania " sur l'école (pages 30):
" A Campos, nous n'avons pas d'école comme vous dites. A campos, les enfants n'ont pas besoin d'aller à l'école parce que notre école est partout. Notre école c'est tout le temps, le jour, la nuit, tout ce que nous disons, tout ce que nous faisons. Nous apprenons, mais ça n'est pas dans les livres et les images.[…] Nous avons aussi des maîtres et des maîtresses, ce sont nos aînés, nos frères et nos sœurs, ils nous enseignent tout ce que nous devons savoir. - A lire, à écrire aussi ? Et les chiffres, l'algèbre, la géométrie, les sciences, la géographie, l'histoire ? Et ça n'est pas une école ? "[…] A Campos nous ne disons pas les mathématiques, l'algèbre, la géométrie, la géographie et toutes ces sciences dont tu viens de parler. "Il a attendu il a chuchoté : "Nous disons : la vérité. "

** " II m'a demandé si je savais comment on fait l'amour. Je lui ai répondu avec les mots grossiers que j'ai entendus à l'école, alors il m'a dit qu'il me montrerait un soir des gens qui font l'amour. Pas des trucs sales ou qui font rire. Pas les trucs des magazines ou des films X.
" Une nuit, je dormais dans la même maison que lui, il m'a réveillé. Nous avons marché jusqu'en haut du village, là où vivent Hoatu et son amant Christian. Nous avancions sans faire de bruit, sauf les chiens errants qui rôdent la nuit, qui se sont mis à hurler. Mais les gens du village sont habitués à entendre les chiens."

"Dans la maison de Hoatu, des fillettes dormaient dans l'entrée, enroulées dans la même couverture. C'étaient les jumelles Bala et Krishna. Nous les avons enjambées sans les réveiller, et nous avons écarté le rideau de la chambre. Je me souviens, mon cœur battait très fort, je tremblais un peu. Je pensais que j'allais voir quelque chose d'interdit.
" Je regardais à l'intérieur de la chambre, et quand mes yeux se sont accoutumés à l'obscurité, j'ai distingué deux formes sous la moustiquaire. Il faisait chaud et lourd. A un moment, Hoatu a relevé la moustiquaire et j'ai vu son épaule et son dos très blancs, et j'ai vu un corps à la peau sombre serré contre elle et les bras qui l'entouraient. J'ai deviné que c'était Christian, mais je n'ai pas compris tout de suite qu'ils étaient en train de s'aimer.
" Cela a duré longtemps, j'écoutais le bruit de leur respiration, comme un effort, comme une douleur, je sentais l'odeur de leur sueur. Je me souviens de ce que j'ai ressenti alors, de mon sexe qui durcissait. En regardant Oodham, j'ai vu que lui aussi ressentait le même trouble, il était appuyé sur les coudes, il ne détachait pas son regard de la chambre. Il a pris ma main et l'a posée sur son bas-ventre, et j'ai senti son sexe bandé. A un moment, Hoatu a gémi, mais pas de douleur, plutôt comme un soupir contenu, et au même instant Oodham a respiré plus fort, et il a émis un liquide chaud. A Rivière-du-Loup, cela m'est arrivé plusieurs fois, le marin quand je rêvais à moitié, et un jour le père Borg qui surveillait les dortoirs est entré brusquement, il a arraché mon drap et il m'a chassé vers la salle des douches. Et par la suite, quand j'étais allé à la confession, il m'avait parlé sévèrement, il avait dit que les jeunes garçons ne doivent pas rester couchés de tout leur long dans leur lit sans dormir, que je devais rester propre et pour cela laver mes parties en tirant bien sur la peau pour qu'il ne reste rien qui puisse sentir mauvais.
" Après l'amour, Christian et Hoatu se sont endormis en se tenant enlacés. Oodham est parti furtivement, mais moi je suis resté longtemps dans la maison, sur le seuil de la chambre, à écouter le bruit tranquille de leurs respirations. " (pages 146-147)

 

 

 

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