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" ... j'ai reçu
ma conviction que la réalité est un secret, et que c'est
en rêvant qu'on est près du monde. " Première page
du roman, je ne commente pas...
Certains livres, certains auteurs vous marquent et vous accompagnent
parfois tout au long d'une vie. La lecture est un plaisir intime,
secret parfois, qui forme l'imaginaire de chacun. Pour ne citer que
trois ou quatre auteurs contemporains (parmi tant d'autres) les univers
de Joyce Carol Oates, d'André Brink, de Philip Roth, de Paul
Auster ou de Jean-Marie Le Clézio imprègnent ma
façon d'être au monde et de le vivre. Jusqu'ici, chaque
roman de Le Clézio m'a captivée et " remise au monde "
d'une certaine façon…
Pourtant, le dernier, " Ourania ", m'a
laissée sur le bord du chemin, soulagée pour la
première fois d'avoir enfin terminé de le lire…
Nostalgique d'un monde perdu, imprégnée de descriptions,
de mots, du " monde vivant ", comme dans cette description de la mer
dans " La Fièvre " : " La mer, elle, était par instants
si plate et si déserte, qu'on en avait mal […] Les rides
qui avancent toutes seules sur l'eau profonde, sur l'eau noire, sur
l'eau gouffre horizontal où se perd l'esprit vertigineux des
hommes, sur le liquide sans limite cachette des abîmes, sur la
grande surface éternelle, si plate, désertée,
où la nuit et le jour sont mélangés comme deux
qualités de graines différentes. "
Le monde d' " Ourania ", et notamment
ce village de Campos, centre mythique du monde (c'est
décidément très à la mode), cette
quête du jeune Raphaël à la recherche du mythe
initiatique, d'une sorte de découverte basique du monde,
n'arrive pas à m'exalter ! Je n'y trouve plus la beauté
descriptive qui me transportait avant.
Un exemple :
" Il fait froid parce qu'il n'y a rien entre la terre et le ciel.
J'entends le moindre bruit, les cigales qui crissent dans les
cotonniers, l'eau du ruisseau, le vent, le souffle des
respirations… " […] " Le ciel bouge tout le temps, il
n'est jamais semblable d'une nuit à l'autre. Nous regardons
marcher les étoiles. Près de la longue trace de la
galaxie, à l'endroit où, vers le nord elle forme un
creux, je guette d'un côté Polaris, de l'autre Algol, le
loup … " (" Ourania ", pages 156-157) Soit !
J'ai soudain l'impression de lire un des
premiers livres d'Alexandre Jardin - par exemple " L'Île des
gauchers ", aux idéaux pseudo métaphysiques tellement
limpides, à l'utopie facile, roman initiatique aussi,
quête assez nébuleuse d'une terre-île promise (" la
possibilité d'une île " ?, encore… )* -, qui me
renvoie aux impressions d'un Raphaël, ineptes et agaçantes,
tant elles sont naïves et stéréotypées. Par
exemple : découvrir en cachette avec son ami-guide , un couple
qui " fait vraiment l'amour " ; il y a là de quoi faire
frémir tout lecteur même le plus complaisant … ou
le plus con ! (Je donne les deux pages ci-dessous**, elles valent tout
de même leur pesant de… " liquide chaud " !) Quant au
narrateur anthropologue parti pour des recherches dans le Tepalcatepec,
au bavardage oiseux de ses collègues " intellectuels " sur la "
colline ", rien de bien exaltant là non plus. Les personnages
s'échappent, dérivent, sans consistance, de Lili, la
putain de la lagune (…" Je t'imagine, Lili, mariée
à un militaire "…) que le narrateur recherche pour la "
sauver ", à Dahlia, la maîtresse fugitive et "
obligée " d'un moment qui revient à son ex-époux (
caricature de " révolutionnaire " ) dès qu'il refait
surface.
Je reste finalement sur une impression
de " dégénérescence " amère, nostalgique de
l'autre monde de Le Clézio : Le Procès -Verbal, La
Fièvre, Le Déluge, et plus tard, Onitsha ou Etoile
errante, qui m'a tant imprégnée et m'a aidée
à remodeler mon imaginaire…
Quel scandale ! Voilà que j'en veux presque à Le
Clézio de m'avoir déçue, pour ainsi dire trahie !
Suis-je donc trop exigeante en
vieillissant ? Est-ce que c'est moi qui n'arrive plus à suivre ?
Peu importe puisque j'ai l'impression personnelle - et n'est-ce pas
l'essentiel ? - que quelque chose s'est cassé dans mon "
dialogue " entamé depuis longtemps avec Jean-marie Le
Clézio.
Si vous lisez ce livre et si je suis
à côté de la plaque, faites-moi signe.
Le lundi 12 juin 2006
Françoise
* A propos, cet extrait d' " Ourania " sur l'école (pages 30):
" A Campos, nous n'avons pas d'école comme vous dites. A campos,
les enfants n'ont pas besoin d'aller à l'école parce que
notre école est partout. Notre école c'est tout le temps,
le jour, la nuit, tout ce que nous disons, tout ce que nous faisons.
Nous apprenons, mais ça n'est pas dans les livres et les
images.[…] Nous avons aussi des maîtres et des
maîtresses, ce sont nos aînés, nos frères et
nos sœurs, ils nous enseignent tout ce que nous devons savoir. -
A lire, à écrire aussi ? Et les chiffres,
l'algèbre, la géométrie, les sciences, la
géographie, l'histoire ? Et ça n'est pas une école
? "[…] A Campos nous ne disons pas les mathématiques,
l'algèbre, la géométrie, la géographie et
toutes ces sciences dont tu viens de parler. "Il a attendu il a
chuchoté : "Nous disons : la vérité. "
** " II m'a demandé si je savais
comment on fait l'amour. Je lui ai répondu avec les mots
grossiers que j'ai entendus à l'école, alors il m'a dit
qu'il me montrerait un soir des gens qui font l'amour. Pas des trucs
sales ou qui font rire. Pas les trucs des magazines ou des films X.
" Une nuit, je dormais dans la même maison que lui, il m'a
réveillé. Nous avons marché jusqu'en haut du
village, là où vivent Hoatu et son amant Christian. Nous
avancions sans faire de bruit, sauf les chiens errants qui rôdent
la nuit, qui se sont mis à hurler. Mais les gens du village sont
habitués à entendre les chiens."
"Dans la maison de Hoatu, des fillettes dormaient
dans l'entrée, enroulées dans la même couverture.
C'étaient les jumelles Bala et Krishna. Nous les avons enjambées
sans les réveiller, et nous avons écarté le rideau
de la chambre. Je me souviens, mon cœur battait très fort,
je tremblais un peu. Je pensais que j'allais voir quelque chose d'interdit.
" Je regardais à l'intérieur de la chambre, et quand mes
yeux se sont accoutumés à l'obscurité, j'ai
distingué deux formes sous la moustiquaire. Il faisait chaud et
lourd. A un moment, Hoatu a relevé la moustiquaire et j'ai vu
son épaule et son dos très blancs, et j'ai vu un corps
à la peau sombre serré contre elle et les bras qui
l'entouraient. J'ai deviné que c'était Christian, mais je
n'ai pas compris tout de suite qu'ils étaient en train de
s'aimer.
" Cela a duré longtemps, j'écoutais le bruit de leur
respiration, comme un effort, comme une douleur, je sentais l'odeur de
leur sueur. Je me souviens de ce que j'ai ressenti alors, de mon sexe
qui durcissait. En regardant Oodham, j'ai vu que lui aussi ressentait
le même trouble, il était appuyé sur les coudes, il
ne détachait pas son regard de la chambre. Il a pris ma main et
l'a posée sur son bas-ventre, et j'ai senti son sexe
bandé. A un moment, Hoatu a gémi, mais pas de douleur,
plutôt comme un soupir contenu, et au même instant Oodham a
respiré plus fort, et il a émis un liquide chaud. A
Rivière-du-Loup, cela m'est arrivé plusieurs fois, le
marin quand je rêvais à moitié, et un jour le
père Borg qui surveillait les dortoirs est entré
brusquement, il a arraché mon drap et il m'a chassé vers
la salle des douches. Et par la suite, quand j'étais allé
à la confession, il m'avait parlé
sévèrement, il avait dit que les jeunes garçons ne
doivent pas rester couchés de tout leur long dans leur lit sans
dormir, que je devais rester propre et pour cela laver mes parties en
tirant bien sur la peau pour qu'il ne reste rien qui puisse sentir
mauvais.
" Après l'amour, Christian et Hoatu se sont endormis en se
tenant enlacés. Oodham est parti furtivement, mais moi je suis
resté longtemps dans la maison, sur le seuil de la chambre,
à écouter le bruit tranquille de leurs respirations. "
(pages 146-147)
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