A propos de Philippe Delerm

(et de quelques autres)

ou

"Pourquoi se contenter de verroterie quand on a des perles sous la main ?"

par Christian
(Avril 2007)

 

 

 

          Ce petit échange a commencé à propos d'un texte de Philippe Delerm : "La bicyclette et le vélo" extrait de "La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules" (L'Arpenteur, 1997) Petit extrait proposé comme sujet de Brevet dans le manuel scolaire - par ailleurs fort bien fait - "Français 3ème - Textes et méthodes" Collection dirigée par M.-F.Sculfort - Nathan , 1999 (page 238).

          Il a provoqué cette réaction, quasiment épidermique, de Christian:

          "Quant à Delerm, je n'y peux rien , c'est comme Meirieu, il y a des noms qui me font perdre les pédales. Je ravale toute mon objectivité et je frôle le nervous breakdown."

          Etonnement de Chantal, colistière : "Pour Meirieu, je partage, mais pourquoi tant de haine pour Delerm?"

Réponse de Christian :

          "J'en rajoute beaucoup, j'ai d'autres chats à fouetter que la famille Delerm. Mon rapport à cette aimable production n'a rien de passionnel : pas de haine entre nous. Je considère, peut-être à tort, que notre écrivain incarne la modernité littéraire dans son acception péjorative : un miroir qui nous renvoie une image épurée du monde réel, un miroir où les Bouvard et Pécuchet du 21ème siècle pourraient se reconnaître aisément. C'est court , ça se consomme tranquillement pendant les pauses et ça roule notre ego dans un coton flatteur : on a le beurre ( la valeur culturelle ajoutée) et l'argent du beurre ( des représentations rassurantes que l'on habite sagement). Tout le contraire de l'inquiétude.

[...]

          En réponse à la question sur Philippe Delerm :

          Je pratique une sélection dans mes propositions de lecture car j'ai la faiblesse de penser qu'il existe une hiérarchie en littérature et que notre bon Delerm et sa petite gorgée de bière ( sans parler de ce stupide éloge du porte-monnaie rabattable qui a été proposé lors d'un sujet de brevet) n'arrive pas à la cheville d'une Nathalie Sarraute, d'un Leiris , d'un Pérec,d'un Sartre, d'une Colette, d'une Yourcenar, d'un Cendrars, d'un Louis René Des Forêts, d'un Georges Hyvernaud (injustement méconnu), d'un Cohen voire d'une Annie Ernaux ou d'un Charles Juliet... ( et je me cantonne au champ de la littérature contemporaine ).
          Pourquoi se contenter de verroterie quand on a des perles sous la main ? Si j'en crois le chiffre des ventes, la famille Delerm se porte à merveille et "dérouille" les poches pleines, grand bien lui fasse. Pour ma part, je ne me considère pas comme un agent commercial. Pour la même raison , je n'aborde pas Nothomb en classe , son style insipide encore plus que sa problématique nombriliste me laisse froid. En revanche, je respecte la liberté pédagogique de mes collègues : j'ai même interrogé avec bienveillance sur les ouvrages en question , malgré le peu de matière...

          Contrairement au talent, l'intime est une matière universelle et je ne le rejette pas ( même si une certaine mode médiatique de l'exhibitionnisme nous fait parfois côtoyer le pire ). Mon métier m'amène à faire des choix : qui pourrait se targuer d' embrasser le Moi littéraire en l'espace d'une ou deux séquence sur le récit de vie ? Il ferait beau voir que le lycée devienne un lieu où la qualité serait remisée au fond d'un tiroir sous prétexte qu'il est plus facile "d'accrocher " les élèves avec un écrivaillon paradant en tête de gondole qu'avec une page de Rousseau ou de Montaigne. Si nous en étions restés au baromètre du succès populaire Paul Bourget serait plus célèbre que Marcel Proust.Je tiens à préciser que mes deux classes d'examen sont des sections technologiques. Evidemment cette approche qualitative n'engage que moi .

          Je ne considère pas que le plébiscite des élèves soit un critère suffisant : je me fais fort d'obtenir le même satisfecit avec une chanson de JJ Goldman ou de Pierre Perret comme certains sujets peuvent nous y inviter.Mais le niveau de nos élèves aurait-il dégringolé si bas que nous ne puissions rien leur offrir de plus consistant comme expression de l'intime que "l' épure poétique "de Delerm ? Il est vrai que je prive mes élèves de sujets d'invention d'une qualité rare comme celui que j'ai concocté en parcourant hâtivement l'un des derniers ouvrages de notre maître de la concision : "A la manière de Philippe Delerm, vous évoquerez avec force détails réalistes l'émotion que vous a procurée votre premier repas chez Mac Donald ..."

          Je sais que la mode est aux livres sans épaisseur : la longueur et la difficulté sont devenues indécentes et le professeur devrait sans doute se garder d'offrir de la matière littéraire alors qu'ils attendent tous du divertissement ou de "l'authentique". Je ne suis certainement plus dans le coup, heureusement pour moi, mes élèves sont charitables : ils ne se sont pas encore récriés. Et je ne pense pas que les choix d'un obscur enseignant fassent beaucoup de tort aux auteurs ainsi dédaignés , nul doute que la postérité saura leur rendre justice et les porter aux nues.


Cordialement,
Christian


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