
Publié en 1986, "Chronique
des sept misères" est le premier roman de Patrick Chamoiseau.

Tiens, j'ai pensé à
toi avec reconnaissance en lisant le "conte philosophique"
de Chamoiseau , Chronique des sept misères. Je recopie ce passage
où une tribu d'experts fait douter la main verte du bon jardinier
au point de le rendre impropre à exercer son talent ( toute ressemblance
entre ces experts et nos Diafoirus de la bonne méthode savante
pourrait bien ne pas être fortuite: on est toujours chassé
du vert paradis par une légion d'imbéciles ).
Pipi , touché par la faim des enfants, devient jardinier jusqu'au
moment où sa main verte intéresse les scientifiques et
les politiques ( jusqu'à Aimé Césaire qui s'est
déplacé pour connaître son secret) :
P201 "Césaire avait fait débloquer un gros bi de
millions par le conseil régional pour que les méthodes
du botaniste fussent industrialisées. Une queue de nègres
botanistes et ingénieurs agronomes vint assister Pipi. Leur matériel
fantastique fut entassé devant la case. Un petit laboratoire
fut installé à l'entrée. Les nègres savants
lui demandèrent des formules, ses repères en matière
de stades physiologiques....Dans un français redoutable, on lui
parla de convolvulacées...Quand on le comprit incapable de théoriser
ses pratiques , il lui fut amené des documents.
- Lisez ceci , monsieur : en maîtrisant ce vocabulaire et ces
principes de base de l'agronomie , vous pourrez mieux nous transmettre
votre savoir...
Pipi lut et relut vainement ces textes ésotériques ...
Quand les nègres savants s'inquiétaient de ses progrès
, Pipi répondait : ça roule, ça roule , mais tout
ce qui est derrière le dos du verbe n'est pas toujours le complément
machin. Ces déclarations versaient les savants dans des ravines
d'inquiétude , et ils délaissèrent Pipi pour s'intéresser
eux-mêmes au jardin fabuleux. Le maître de céans
se mit à douter de lui-même, de ses bambous, ses braises,
ses miroirs, ses mixtures d'arrosage. Ses habituels gestes d'entretien
perdirent toute assurance et il se laissa influencer par les hommes
de science qui visiblement comprenaient mieux que quiconque l'alchimie
du jardin;
-Pourquoi faites-vous cela , monsieur Pipi ?
-Anpa save...j'ai toujours fait comme ça...
- Rationalisez, voyons ! vous y perdez du temps , ne croyez-vous pas
qu'en agissant comme cela....
- Ah oui ! c'est mieux...
Imperceptiblement quelque chose se dérégla dans le jardin.
Des vers s'y multiplièrent . Des champignons inconnus y firent
leur apparition .... Sous l'oeil goguenard des hommes de science, Pipi
se démena comme un rat dans une dame-jeanne. Il rectifiait ,
redressait, fouillait , sarclait, tentait vainement de libérer
son instinct créateur..."
Bien à toi,
Christian
[
] Au fait , Chamoiseau, rousseauiste
?

" Au fait , Chamoiseau, rousseauiste ?"
Bonjour Christian,
Effectivement on peut se poser la question à la lecture de cet
extrait! Tu penses sans doute à de nombreux passages de l'Emile
(par exemple celui-ci : "Il est de la dernière évidence
que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles
publiques de mensonges; et très sûrement il y a plus d'erreurs
dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons."
ou des tas d'autres qui aboutissent, il est vrai, à la négation
pure et simple de l'éducation telle que nous la mitonnent depuis
des décennies nos diafoirus pédagos foireux dans leurs
si savants instituts... ). Et puis Pipi, sacré roi des djobeurs
et de la brouette après une course mémorable dans les
rues du marché de Fort-de-France - un extrait que je donne chaque
année en classe - , n'est-il pas le fruit des amours d'un dorlis
et d'une... Héloïse... (ah! le dorlis : Chamoiseau a écrit
une petite pièce de théâtre que j'ai vu jouer récemment,
très éclairante sur cet univers du quimbois qu'il fait
revivre dans la Chronique, son premier roman) Mais là s'arrêtent
les possibles rapprochements. Et avec cet univers si antillais on est
déjà loin de notre philosophe genevois tortueux et torturé.
A mon avis. Non, Chamoiseau dont d'aucuns ont dit qu'il était
le Rabelais des Caraïbes - à la suite de la sortie de la
Biblique - est avant tout... "chamoisiste". Et surtout un
formidable ciseleur de mots. Comme Confiant d'ailleurs. Pour la conception
du monde, fort éloignée de celle d'un Rousseau, il faudrait
piocher son idée du Tout-Monde (dans la trace de Glissant, cet
article de Manuel NORVAT : Écrire
en pays dominé - L'esclave vieil homme et le molosse - Patrick
CHAMOISEAU, un écrivain créole )
[
]
Bien à toi,
Françoise

Le beau " métier " de djobeur tel qu'il apparaît
dans la Chronique a quasiment disparu avec la déferlante des
grandes surfaces, l'urbanisation féroce... et bien d'autres "apports
positifs" de la société de consommation! Pas tout
à fait cependant, et l'on a vu un juge passer l'éponge,
au nom de la tradition, sur ce qui pourrait passer pour du "travail
au noir" ("travail au blanc" m'avait repris un principal
antillais plein d'humour lors d'un CA ). Bon, la plupart des antillais
ont un djob, qu'ils soient RMIstes ou fonctionnaires :-), et la Martinique
détient le record de tous les départements français
dans ces deux catégories, me semble-t-il. Un des djobs étant
de passer la débroussailleuse dans les jardins de tout un chacun
et en particulier dans ceux des zoreys (que nous sommes ). Très
lucratif : l'herbe, plus raide que raide, redresse la tête en
quelques jours sous ces latitudes et sans entretien le moindre lopin
ressemble vite à une jungle; un vulgaire bâton planté
en terre donne des feuilles en quelques semaines... C'est dire que pour
perdre la "main verte" il faut vraiment y mettre du sien ou
être salement "conseillé"!
En passant Chamoiseau égratigne le patriarche mais la pique vaut
sans doute pour toute la classe politique de l'époque qui a raté
le coche de l'émancipation en "choisissant" la départementalisation
(dont Césaire fut justement un des promoteurs du temps de sa
période communiste), une départementalisation vécue
finalement comme un avatar du colonialisme. Martinique, département
à part entière et département entièrement
à part! D'ailleurs en 74 des ouvriers agricoles en lutte pour
leur dignité - quelques sous demandés au béké
- tomberont sous la mitraille des gendarmes dans le nord de l'île.
Kolo Barst de sa belle voix chaude, un peu cassée, a récemment
chanté cette tragédie - "Févryé 74"
- et son énorme succès local, surprenant en pleine période
de zouk et de r'nb, montre bien que la plaie est toujours béante...
Kolo l'explique bien : "La souffrance sociale dont je parle s'inscrit
dans la souffrance fondamentale de mes parents. Dans cette humanité
bafouée qui est dans nos gènes. Je ne sais pas si vous
pouvez comprendre. Ceux qui n'ont jamais perdu l'humanité n'ont
pas à faire la démarche de la conquérir. Ils ne
peuvent pas savoir combien c'est long."
A suivre,
Françoise

Quant à ton analyse, elle
me semble tout à fait pertinente, le rapprochement avec Rousseau
a ses limites et celui qui nous renvoie à Glissant est beaucoup
plus riche car les ciseleurs de mots antillais s'approprient la langue
française comme une terre qu'ils travaillent et ensemencent pour
mieux y faire pousser leur identité culturelle ( cette humanité
perdue dont parle Kolo).
On voit très bien (aussi chez Glissant) que la langue métamorphosée
des anciens maîtres peut devenir espace de liberté. Ecrire
devient un acte politique fondateur, entre quête de l'identité
et retour sur une aliénation dont nos élites voudraient
bien purger les mémoires. Dans la Chronique , le poids de l'Histoire
est très présent mais cette histoire est chaude et vivante
mêlant la saveur de la légende au sel de l'anecdote .
Ma sensibilité a été frappée par l'épisode
du lhagia, ces défis lancés entre opprimés rappellent
la capoeira des esclaves brésiliens qui maquillaient leur virtuosité
martiale en danse pour mieux s'aguerrir en trompant l'oeil du maître
. Chamoiseau parle d'un monde clandestin où l'honneur et la force
rivalisaient dans l'ombre des maîtres et à l'insu des gendarmes
dont les participants déjouaient la vigilance. Le personnage
de Kouli est emblématique , ce guerrier invincible entend l'apologue
de Ti-boute racontant l'histoire d'un colibri orphelin qui oublie sa
promesse de vengeance et n'utilise pas son bec aiguisé pour punir
le chasseur responsable de la mort de sa famille. Cette histoire ravive
chez Kouli le souvenir de l'exécution d'un père immigrant
indien traité en esclave qui, après qu'il se sera rebellé
contre son maître, sera exécuté sans état
d'âme par les gendarmes( P.99). Kouli sera poussé par le
sens de l'honneur (Shakespeare se décline sous toutes les latitudes)
à défier les gendarmes et à se condamner en retournant
sa science du combat contre la force publique. Bien sûr il entre
dans la légende collective.
L'histoire d'Afoukal, cette ombre condamnée à protèger
le trésor de son maître meurtrier qui transmet à
Pipi une précieuse mémoire collective, donne une idée
de ce qu'a pu être l'accès d'un peuple à une liberté
qui n'a de sens que si l'on change en profondeur les règles de
la hiérarchie sociale et la répartition des richesses
( il en va de même pour notre égalité des chances)
:
Paroles d'Afoukal p114 " - Oh, vous savez maître, la liberté....
- Quoi, la liberté ?
....
- La liberté ne change pas le service"
Lire Chamoiseau nous fait oublier la bouillie saumâtre que certains
auteurs "produisent" pour la plage, cette littérature
a autant de mémoire que d'estomac :
" Dans cette vie où chaque homme est la croûte d'une
blessure, comme il est difficile de reconnaître les sèves
du désarroi."
Bien à toi, Christian
En passant, je me souviens aussi du personnage d'une étudiante
révolutionnaire dont les discours exaltés et décalés
amusaient beaucoup les djobeurs.
Christian,
Juste un mot (il faudrait que je
relise la Chronique et je ne l'ai pas sous la main pour l'instant).
Ce petit panorama de personnages hauts en couleur nous en dit long sur
ce pays mêlé et à propos des indiens, esclaves parmi
les esclaves, je te recommande la lecture de Confiant : La Panse du
chacal.
Ce que tu dis de l'écriture créole est bien vrai. Et il
s'agit autant d'une création que d'un acte politique majeur,
comme tu le dis. Tout en gardant à l'esprit que la langue d'un
Chamoiseau ou d'un Confiant n'a rien à voir avec la langue parlée
de tous les jours. Rien de plus normal d'ailleurs. Et aussi, quel salutaire
bousculement de notre vénérée vieille dame, cette
langue française qui se redéploie et se renouvelle! Une
véritable (re)naissance! Espace de (re)conquête d'une identité
perdue et surtout d'une démarche proprement révolutionnaire
- perdue à jamais? ou pour un bout de temps (la Martinique colonisée
par la consommation )? c'est ce que laisserait penser la mort décidée
et annoncée de Balthazar Bodule-Jules dans la Biblique des
derniers gestes, un grand livre -, la bataille pour le créole
est hautement symbolique. Avec des variations de taille. Celle d'un
Confiant ou d'un Chamoiseau allant vers la relation à l'autre,
vers cette ouverture, cette fenêtre ouverte - quasiment rimbaldienne?
- annonce d'un monde nouveau (ce Tout-Monde de Glissant). Avec, certes,
toute la problématique de l'écriture en pays dominé
: " Comment écrire alors que ton imaginaire s'abreuve, du
matin jusqu'aux rêves, à des images, des pensées,
des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? [
] Comment écrire,
dominé ? " (Ecrire en Pays dominé -1997).
Mais avec, toujours, cette plume tendue vers " un public qui provient
de toutes les parts du monde, qui ne fait pas encore peuple, mais qui
est désormais conscient de l'infinie diversité du monde
" (Ecrire la parole de nuit- la nouvelle littérature
antillaise -collectif littéraire,1994). Tous nos "alters"
devraient parfois revenir aux sources... A l'opposé, la bataille
de nombre d'indépendantistes actuels tend à la rupture
totale; on parle créole devant les zoreys pour leur signifier
d'une manière souvent méprisante, voire hostile, leur
différence, leur non-appartenance à la communauté.
Ainsi, j'ai vu Chamoiseau se faire presque huer pour ses positions jugées
quasiment pro-colonialistes, dans une certaine presse, assez nauséabonde,
Glissant est considéré comme un traître et Confiant
a été traité de raciste. Entre l'ouverture et le
repli - naturellement alimenté par la crise que subissent de
plein fouet les antillais - qui l'emportera? [...] (En passant, ce petit
interview d'un Confiant toujours aussi provocateur et décapant:
Chabin-chabine -
Lady Diana est une chabine !)
Il faut savoir que dans l'école d'antan lontan le créole
était strictement interdit (et l'on se bat toujours pour son
enseignement effectif : Pétition
- Non à la dénaturation du C.A.P.E.S de créole
! ).
"Et là, le négrillon prit conscience d'un fait criant:
le Maître parlait français. Man Ninotte [ la mère
de Chamoiseau] utilisait de temps à autre des chiquetailles de
français, un demi-mot par-ci, un quart-de-mot par-là,
et ses paroles françaises étaient des mécaniques
qui restaient inchangées. [
] Et tout le reste pour tout
le monde (les joies, les cris, les rêves, les haines, la vie en
vie
) était créole. Cette division de la parole n'avait
jamais auparavant attiré l'attention du négrillon. Le
français (qu'il ne nommait pas) était quelque chose de
réduit qu'on allait chercher sur une sorte d'étagère,
en dehors de soi, mais qui restait dans un naturel de bouche proche
du créole. Proche par l'articulation. Par les mots. Par la structure
de la phrase. Mais là, avec le Maître, parler n'avait qu'un
seul et vaste chemin. Et ce chemin français se faisait étranger.
[
] Le français semblait l'organe même de son savoir.
Il prenait plaisir à ce petit sirop qu'il sécrétait
avec ostentation." (Chemin d'Ecole)"
Bien à toi,
Françoise

Bonjour Françoise,
J'écris seulement pour prolonger la réflexion sur le Tout-Monde
de Glissant, l'utopie me semble très séduisante dans la
mesure où elle donne une valeur hautement subversive à
la culture. L'idée de la rencontre du Tout -Monde à travers
l'ouverture culturelle et l'expression artistique semble nourrir l'utopie
d'une société chabine qui serait issue d'un grand métissage
.
L'idée d'une créolisation de la langue française
voire de la créolisation de la société française
qui est suggérée avec humour par Chamoiseau , nous renvoie
bien à cette audace subversive qui renverse malicieusement notre
rapport aux autres cultures.
Aux clichés réducteurs et à l'espace clos des discours
identitaires, on oppose l'accueil du Tout Monde et cette copulation
des imaginaires qui nous change sans jamais nous dénaturer .
A la véhémence haineuse et aux morales rigides , on oppose
l'opacité d'un texte ( d'un être) chabin qui résiste
aux simplifications abusives . A la méfiance et à la crispation
des chiens de garde nationalistes , on oppose ce nomadisme culturel
qui pourrait bien devenir la dernière chance d'avenir d'une civilisation
abîmée. Sortir de soi pour rencontrer l'autre dans sa profondeur
et prendre d'autres couleurs sous ses semelles , c'est aussi ce qu'
un Blaise Cendrars , nomade parmi les nomades , appelle devenir "l'amant
du secret des choses".
Qu'elles nous enrichissent avant de disparaître pour mieux renaître
sous une forme qui sera peut-être celle d'un avenir multi-culturel,
n'est-ce pas ce que l'on serait en droit d'espérer du grand brassage
des cultures qui effraye tous nos enracinés ? Evidemment , ce
n'est qu'une utopie , rien ne nous permet de croire qu'elle pourra naître
sur le fumier du racisme, des communautarismes et de l'obscurantisme
mondialisé ( car il faut bien toutes les nuances d'une langue
pour se glisser sous les apparences , une langue pour mieux se raconter,
mieux se mélanger, une langue que les grands décideurs
ont choisi de sacrifier sur l'autel de la mondialisation économique
et de l'instrumentalisation des consciences )
Bien à toi, Christian

Christian,
"Aux clichés réducteurs et à l'espace clos
des discours identitaires, on oppose l'accueil du Tout Monde et cette
copulation des imaginaires qui nous change sans jamais nous dénaturer
". Oui. Belle métaphore. Que dire de plus? Pour l'humour,
il s'agissait d'ailleurs de Confiant et non de Chamoiseau. Mais cela
n'a que peu d'importance : les deux compères se complètent
et sans cesse se font écho. Qu'on en juge à la lecture
de ces deux articles : Dans
la Pierre-Monde (par Patrick CHAMOISEAU ) et Matinik
- Créolité, Diversalité et Mondialisation (Raphaël
CONFIANT). De doux rêveurs tout de même et je suis bien
d'accord avec ta conclusion : "Evidemment , ce n'est qu'une
utopie , rien ne nous permet de croire qu'elle pourra naître sur
le fumier du racisme, des communautarismes et de l'obscurantisme mondialisé
( car il faut bien toutes les nuances d'une langue pour se glisser sous
les apparences , une langue pour mieux se raconter, mieux se mélanger,
une langue que les grands décideurs ont choisi de sacrifier sur
l'autel de la mondialisation économique et de l'instrumentalisation
des consciences )".
Bien à toi,
Françoise

Merci pour ces précieux compléments.
Tout cela me conforte dans l'idée que les grandes migrations
économiques qui vont se développer pourraient être
à l'origine d'un grand bouleversement des imaginaires et des
représentations ( et ce ne serait pas pour me déplaire)
. Mais , comme Chamoiseau le précise, il faudra renaître
de ce qu'il appelle "le gouffre" (hier celui des esclaves
déracinés, aujourd'hui, celui des populations meurtries
, chassées par la misère ou les violences ethniques et
politiques ). Tout cela ne se fera pas sans heurts.
La standardisation mondialisée pourrait être sapée
par ce processus de créolisation, hélas, la globalisation
a de précieux auxiliaires pour arracher l'homme moderne à
la richesse de son opacité et à la reconnaissance de l'autre
dans sa complexité . Les médias et la société
du spectacle nous fabriquent ces prétendus citoyens du monde
( des individus privés d'un Lieu , d'un imaginaire qu'ils pourraient
habiter ) que Chamoiseau appelle des zombis. Ce qui rend la standardisation
dangereuse , c'est qu'elle dépossède l'homme moderne de
son imaginaire propre , elle rend cette créolisation paresseuse
et risque de nous laisser sur les bras les fruits pervers des chocs
identitaires : une société violente et intolérante
qui pourrait engendrer de nouvelles verticalités totalitaires.
J'apprécie cette idée de construire des Lieux, elle donne
à l'imagination une valeur de résistance mais ce qui fut
possible pour les descendants d'esclaves sera peut-être plus problématique
pour les captifs du petit écran et les prisonniers de la culture
mondialisée. Enfin, l'utopie est heureuse, le rejet de la pensée
unique prendra peut-être la forme d'un archipel des diversités
et des résistances pour lézarder ce mur que le capitalisme
essaie d'ériger entre les hommes et leur complexité :
( Chamoiseau)
"Échapper à l'identité exclusive de l'Autre,
pour l'identité-relation. Échapper aux racines monolithiques
pour ces racines-rhizome qui vont dans l'étendue. Échapper
à l'Etat-nation pour construire les Lieux. Irriguer les cultures
nationales par l'imaginaire de la diversité. Échapper
à nos essences pour entrer dans le vivant du fluide et du changement
où l'on construit sa permanence. Apprendre à penser le
complexe, et vivre dans le complexe, pour organiser les sociétés
humaines, non pas selon les Fédérations ou les Empires,
mais dans les chatoiements. Devenir des poètes de la Pierre-monde
en échappant au désir de conquête ou de domination.
"
L'idée de Confiant d'opposer la "diversalité"
à l'universalité est intéressante ( elle rejette
toute forme d'ethnocentrisme et présente la variété
des influences culturelles comme une source de fécondité)
mais elle ne devrait pas rester cantonnée au folklore culturel.
Je ne vois pas quelle chance pourrait avoir la "diversalité"
si cet esprit de création ( créolité) ne s'exprimait
aussi à travers une variété des modèles
économiques. Sortir de la déchirure identitaire par la
synthèse des influences culturelles qui nous constituent pourraient
permettre de poser des identités nouvelles, pourtant ce n'est
pas ce qui se passe , d'ailleurs il le reconnaît lui-même
en parlant de l'identité marocaine :
Et pendant qu'ils s'étripent entre eux, privilégiant chacun
tel ou tel pan de leur identité, eh bien l'hégémonisme
culturel anglo-saxon en profite pour faire des ravages dans leur pays.
La jeunesse marocaine n'a d'yeux que pour la sous-culture d'exportation
yankee. Le refus de leur Créolité par les élites
marocaines mais c'est aussi le cas chez la majorité des peuples
dits du Tiers-Monde - fait le lit de l'identité unique étasunienne
qui avance masquée derrière le multiculturalisme - qui
est l'exact contraire de la Créolité - . Ce refus crée
un boulevard pour ce multiculturalisme.Que l'on me permette ici une
nouvelle incise: l'identité multiple ou Créolité
n'a rien à voir avec le multiculturalisme étasunien. Ce
dernier n'est en réalité que la juxtaposition d'identités
au sein d'un même espace, sans possibilité d'une réelle
fécondation entre elles d'une part et sous la domination de l'autre
de l'une de ces identités, l'identité WASP,autrement dit
"blanche-anglo-saxonne-protestante".
Bien à toi, Christian

Je crains que d'aucuns se fassent
des idées sur le processus de créolisation à l'échelle
mondiale.
Nous n'allons pas vers un créole, mais vers le globish (voir
http://www.jpn-globish.com/). Le libéralisme s'est trouvé
une langue. Il a bien de la chance : c'est une langue qui ne s'écrit
pas. Pas de problème avec les Chamoiseau ou les les Hampaté
Ba de demain : il n'y en aura pas.
Dans quelle BD (de Bilal, je crois) les prolétaires parlaient-ils
une langue dysorthographiée et désyntaxisée - la
langue même du lumpen ? Et si nous ne résistons pas, et
tout de suite, à la déscolarisation progressive au sein
même de l'école, nous sommes complices. Le processus d'acculturation
en cours n'ira que dans le sens des classes dominantes, parce que comme
de bons penseurs l'ont dit avant moi, il n'existe pas quelque chose
qui serait la culture d'une classe dominée.
JPB

Ce globish est effrayant. L'utopie du Tout -Monde risque d'y laisser
quelques plumes... et plus encore.
La question de la résistance sur le terrain nous ramène
au triste constat de C. Labrune. Pour ma part, lorsque j'enseignais
en collège , j'ai refusé de sacrifier mes cours de grammaire
et d'orthographe sur l'autel de la séquence et nous avons même
dû, avec un autre collègue renégat, aller défendre
notre position dans le bureau d'un principal obsédé par
l'organisation des contrôles communs et l'harmonisation des pratiques...
Nous avons résisté au nom de la liberté pédagogique
mais que peuvent deux enseignants contre le troupeau des moutons suiveurs
et leurs bergers formateurs ? D'aucuns pressentent une volonté
politique de changer de cap, je trouve que ce réveil ( si réveil
il y a) est bien tardif. Sans compter que l'on est en droit de se méfier
des réveils politiques bien calés sur de prochaines échéances
électorales. Les promesses s'envolent et l'aberration du collège
unique tel qu'il fonctionne encore aujourd'hui risque de nous rester
sur les bras pour longtemps. Si résister consiste à développer
ses idées en attendant qu'une bonne âme politicienne daigne
les appliquer contre les intérêts de sa classe, je nous
vois mal partis. Pourquoi instruire le peuple alors qu'on peut l'abuser
en l'amusant ? L'école publique est devenue une maison de tolérance
citoyenne , c'est ailleurs que l'élite ira se former. Je ne vois
pas quel intérêt pousserait la classe dominante à
se démarquer de l'orientation que prend la majorité des
pays développés. Le globish a peut-être plus d'avenir
que l'esperanto, hélas. Combien d'élèves sont capables
d'étayer leur analyse sur des remarques grammaticales pertinentes
( mise en relief par changement de l'ordre des mots, intérêt
de l'utilisation d'un forme passive, architecture de la phrase complexe
et plus grave encore, la maîtrise des rapports logiques...). Cette
partie-là est déjà perdue...
Je ne vois pas non plus quelle forme peut prendre cette résistance
quand la majorité des enseignants reste figée dans son
rôle d'exécutant et se contente de reprendre en choeur
le mot d'ordre des syndicats majoritaires : "Adapter sa pédagogie
aux nouveaux publics". Sous couvert d'adapter notre pédagogie
, nous avons fait le jeu de la classe dominante, non par choix idéologique
mais parce que nous ne sommes que de simples instruments ou de vulgaires
larbins peu enclins à la résistance. Dès lors que
nous acceptions avec Jospin de mettre l'élève au centre
, nous lâchions le savoir pour une psychologie de comptoir qui
pouvait s'offrir le luxe de légitimer l'ignorance . L'enjeu est
d'importance , il s'agit ni plus ni moins , en privant les masses de
la maîtrise de la langue et de ses nuances, de court-circuiter
l'intégration républicaine et toute possibilité
de créolisation (au sens où l'entend Chamoiseau). Sans
la langue comment s'inscrire dans une histoire et approcher l'autre
dans sa complexité ( d'ailleurs, Françoise nous l'a rappelé,
le conteur joue un rôle important dans la créolisation
antillaise) ? Enfin , on manipule plus facilement des masses qui bougent
dans le sens du désir que dans celui de la raison. On divise
pour mieux régner, on abêtit pour mieux conditionner. Alors
résister, moi, je veux bien mais avec qui et comment ? Pour l'instant
je me contente de mener ma barque le moins mal possible et de saisir
toutes les opportunités de faire entendre une dissonance.
C. Deniel