Echange sur la liste de discussion
... en lisant le "conte philosophique" de
Patrick
Chamoiseau,
Chronique des sept misères
(Août 2006)

 

 

 

Publié en 1986, "Chronique des sept misères" est le premier roman de Patrick Chamoiseau.

Tiens, j'ai pensé à toi avec reconnaissance en lisant le "conte philosophique" de Chamoiseau , Chronique des sept misères. Je recopie ce passage où une tribu d'experts fait douter la main verte du bon jardinier au point de le rendre impropre à exercer son talent ( toute ressemblance entre ces experts et nos Diafoirus de la bonne méthode savante pourrait bien ne pas être fortuite: on est toujours chassé du vert paradis par une légion d'imbéciles ).

Pipi , touché par la faim des enfants, devient jardinier jusqu'au moment où sa main verte intéresse les scientifiques et les politiques ( jusqu'à Aimé Césaire qui s'est déplacé pour connaître son secret) :


P201 "Césaire avait fait débloquer un gros bi de millions par le conseil régional pour que les méthodes du botaniste fussent industrialisées. Une queue de nègres botanistes et ingénieurs agronomes vint assister Pipi. Leur matériel fantastique fut entassé devant la case. Un petit laboratoire fut installé à l'entrée. Les nègres savants lui demandèrent des formules, ses repères en matière de stades physiologiques....Dans un français redoutable, on lui parla de convolvulacées...Quand on le comprit incapable de théoriser ses pratiques , il lui fut amené des documents.
- Lisez ceci , monsieur : en maîtrisant ce vocabulaire et ces principes de base de l'agronomie , vous pourrez mieux nous transmettre votre savoir...
Pipi lut et relut vainement ces textes ésotériques ...
Quand les nègres savants s'inquiétaient de ses progrès , Pipi répondait : ça roule, ça roule , mais tout ce qui est derrière le dos du verbe n'est pas toujours le complément machin. Ces déclarations versaient les savants dans des ravines d'inquiétude , et ils délaissèrent Pipi pour s'intéresser eux-mêmes au jardin fabuleux. Le maître de céans se mit à douter de lui-même, de ses bambous, ses braises, ses miroirs, ses mixtures d'arrosage. Ses habituels gestes d'entretien perdirent toute assurance et il se laissa influencer par les hommes de science qui visiblement comprenaient mieux que quiconque l'alchimie du jardin;
-Pourquoi faites-vous cela , monsieur Pipi ?
-Anpa save...j'ai toujours fait comme ça...
- Rationalisez, voyons ! vous y perdez du temps , ne croyez-vous pas qu'en agissant comme cela....
- Ah oui ! c'est mieux...
Imperceptiblement quelque chose se dérégla dans le jardin. Des vers s'y multiplièrent . Des champignons inconnus y firent leur apparition .... Sous l'oeil goguenard des hommes de science, Pipi se démena comme un rat dans une dame-jeanne. Il rectifiait , redressait, fouillait , sarclait, tentait vainement de libérer son instinct créateur..."


Bien à toi,

Christian

[…] Au fait , Chamoiseau, rousseauiste ?

 


" Au fait , Chamoiseau, rousseauiste ?"

Bonjour Christian,

Effectivement on peut se poser la question à la lecture de cet extrait! Tu penses sans doute à de nombreux passages de l'Emile (par exemple celui-ci : "Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges; et très sûrement il y a plus d'erreurs dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons." ou des tas d'autres qui aboutissent, il est vrai, à la négation pure et simple de l'éducation telle que nous la mitonnent depuis des décennies nos diafoirus pédagos foireux dans leurs si savants instituts... ). Et puis Pipi, sacré roi des djobeurs et de la brouette après une course mémorable dans les rues du marché de Fort-de-France - un extrait que je donne chaque année en classe - , n'est-il pas le fruit des amours d'un dorlis et d'une... Héloïse... (ah! le dorlis : Chamoiseau a écrit une petite pièce de théâtre que j'ai vu jouer récemment, très éclairante sur cet univers du quimbois qu'il fait revivre dans la Chronique, son premier roman) Mais là s'arrêtent les possibles rapprochements. Et avec cet univers si antillais on est déjà loin de notre philosophe genevois tortueux et torturé. A mon avis. Non, Chamoiseau dont d'aucuns ont dit qu'il était le Rabelais des Caraïbes - à la suite de la sortie de la Biblique - est avant tout... "chamoisiste". Et surtout un formidable ciseleur de mots. Comme Confiant d'ailleurs. Pour la conception du monde, fort éloignée de celle d'un Rousseau, il faudrait piocher son idée du Tout-Monde (dans la trace de Glissant, cet article de Manuel NORVAT : Écrire en pays dominé - L'esclave vieil homme et le molosse -
Patrick CHAMOISEAU, un écrivain créole )


[…]

Bien à toi,
Françoise


Le beau " métier " de djobeur tel qu'il apparaît dans la Chronique a quasiment disparu avec la déferlante des grandes surfaces, l'urbanisation féroce... et bien d'autres "apports positifs" de la société de consommation! Pas tout à fait cependant, et l'on a vu un juge passer l'éponge, au nom de la tradition, sur ce qui pourrait passer pour du "travail au noir" ("travail au blanc" m'avait repris un principal antillais plein d'humour lors d'un CA ). Bon, la plupart des antillais ont un djob, qu'ils soient RMIstes ou fonctionnaires :-), et la Martinique détient le record de tous les départements français dans ces deux catégories, me semble-t-il. Un des djobs étant de passer la débroussailleuse dans les jardins de tout un chacun et en particulier dans ceux des zoreys (que nous sommes ). Très lucratif : l'herbe, plus raide que raide, redresse la tête en quelques jours sous ces latitudes et sans entretien le moindre lopin ressemble vite à une jungle; un vulgaire bâton planté en terre donne des feuilles en quelques semaines... C'est dire que pour perdre la "main verte" il faut vraiment y mettre du sien ou être salement "conseillé"!

En passant Chamoiseau égratigne le patriarche mais la pique vaut sans doute pour toute la classe politique de l'époque qui a raté le coche de l'émancipation en "choisissant" la départementalisation (dont Césaire fut justement un des promoteurs du temps de sa période communiste), une départementalisation vécue finalement comme un avatar du colonialisme. Martinique, département à part entière et département entièrement à part! D'ailleurs en 74 des ouvriers agricoles en lutte pour leur dignité - quelques sous demandés au béké - tomberont sous la mitraille des gendarmes dans le nord de l'île. Kolo Barst de sa belle voix chaude, un peu cassée, a récemment chanté cette tragédie - "Févryé 74" - et son énorme succès local, surprenant en pleine période de zouk et de r'nb, montre bien que la plaie est toujours béante... Kolo l'explique bien : "La souffrance sociale dont je parle s'inscrit dans la souffrance fondamentale de mes parents. Dans cette humanité bafouée qui est dans nos gènes. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. Ceux qui n'ont jamais perdu l'humanité n'ont pas à faire la démarche de la conquérir. Ils ne peuvent pas savoir combien c'est long."

A suivre,
Françoise

 

Quant à ton analyse, elle me semble tout à fait pertinente, le rapprochement avec Rousseau a ses limites et celui qui nous renvoie à Glissant est beaucoup plus riche car les ciseleurs de mots antillais s'approprient la langue française comme une terre qu'ils travaillent et ensemencent pour mieux y faire pousser leur identité culturelle ( cette humanité perdue dont parle Kolo).

On voit très bien (aussi chez Glissant) que la langue métamorphosée des anciens maîtres peut devenir espace de liberté. Ecrire devient un acte politique fondateur, entre quête de l'identité et retour sur une aliénation dont nos élites voudraient bien purger les mémoires. Dans la Chronique , le poids de l'Histoire est très présent mais cette histoire est chaude et vivante mêlant la saveur de la légende au sel de l'anecdote .

Ma sensibilité a été frappée par l'épisode du lhagia, ces défis lancés entre opprimés rappellent la capoeira des esclaves brésiliens qui maquillaient leur virtuosité martiale en danse pour mieux s'aguerrir en trompant l'oeil du maître . Chamoiseau parle d'un monde clandestin où l'honneur et la force rivalisaient dans l'ombre des maîtres et à l'insu des gendarmes dont les participants déjouaient la vigilance. Le personnage de Kouli est emblématique , ce guerrier invincible entend l'apologue de Ti-boute racontant l'histoire d'un colibri orphelin qui oublie sa promesse de vengeance et n'utilise pas son bec aiguisé pour punir le chasseur responsable de la mort de sa famille. Cette histoire ravive chez Kouli le souvenir de l'exécution d'un père immigrant indien traité en esclave qui, après qu'il se sera rebellé contre son maître, sera exécuté sans état d'âme par les gendarmes( P.99). Kouli sera poussé par le sens de l'honneur (Shakespeare se décline sous toutes les latitudes) à défier les gendarmes et à se condamner en retournant sa science du combat contre la force publique. Bien sûr il entre dans la légende collective.

L'histoire d'Afoukal, cette ombre condamnée à protèger le trésor de son maître meurtrier qui transmet à Pipi une précieuse mémoire collective, donne une idée de ce qu'a pu être l'accès d'un peuple à une liberté qui n'a de sens que si l'on change en profondeur les règles de la hiérarchie sociale et la répartition des richesses ( il en va de même pour notre égalité des chances) :

Paroles d'Afoukal p114 " - Oh, vous savez maître, la liberté....
- Quoi, la liberté ?
....
- La liberté ne change pas le service"

Lire Chamoiseau nous fait oublier la bouillie saumâtre que certains auteurs "produisent" pour la plage, cette littérature a autant de mémoire que d'estomac :

" Dans cette vie où chaque homme est la croûte d'une blessure, comme il est difficile de reconnaître les sèves du désarroi."

Bien à toi, Christian


En passant, je me souviens aussi du personnage d'une étudiante révolutionnaire dont les discours exaltés et décalés amusaient beaucoup les djobeurs.


Christian,

 

Juste un mot (il faudrait que je relise la Chronique et je ne l'ai pas sous la main pour l'instant). Ce petit panorama de personnages hauts en couleur nous en dit long sur ce pays mêlé et à propos des indiens, esclaves parmi les esclaves, je te recommande la lecture de Confiant : La Panse du chacal.

Ce que tu dis de l'écriture créole est bien vrai. Et il s'agit autant d'une création que d'un acte politique majeur, comme tu le dis. Tout en gardant à l'esprit que la langue d'un Chamoiseau ou d'un Confiant n'a rien à voir avec la langue parlée de tous les jours. Rien de plus normal d'ailleurs. Et aussi, quel salutaire bousculement de notre vénérée vieille dame, cette langue française qui se redéploie et se renouvelle! Une véritable (re)naissance! Espace de (re)conquête d'une identité perdue et surtout d'une démarche proprement révolutionnaire - perdue à jamais? ou pour un bout de temps (la Martinique colonisée par la consommation )? c'est ce que laisserait penser la mort décidée et annoncée de Balthazar Bodule-Jules dans la Biblique des derniers gestes, un grand livre -, la bataille pour le créole est hautement symbolique. Avec des variations de taille. Celle d'un Confiant ou d'un Chamoiseau allant vers la relation à l'autre, vers cette ouverture, cette fenêtre ouverte - quasiment rimbaldienne? - annonce d'un monde nouveau (ce Tout-Monde de Glissant). Avec, certes, toute la problématique de l'écriture en pays dominé : " Comment écrire alors que ton imaginaire s'abreuve, du matin jusqu'aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? […] Comment écrire, dominé ? " (Ecrire en Pays dominé -1997). Mais avec, toujours, cette plume tendue vers " un public qui provient de toutes les parts du monde, qui ne fait pas encore peuple, mais qui est désormais conscient de l'infinie diversité du monde " (Ecrire la parole de nuit- la nouvelle littérature antillaise -collectif littéraire,1994). Tous nos "alters" devraient parfois revenir aux sources... A l'opposé, la bataille de nombre d'indépendantistes actuels tend à la rupture totale; on parle créole devant les zoreys pour leur signifier d'une manière souvent méprisante, voire hostile, leur différence, leur non-appartenance à la communauté. Ainsi, j'ai vu Chamoiseau se faire presque huer pour ses positions jugées quasiment pro-colonialistes, dans une certaine presse, assez nauséabonde, Glissant est considéré comme un traître et Confiant a été traité de raciste. Entre l'ouverture et le repli - naturellement alimenté par la crise que subissent de plein fouet les antillais - qui l'emportera? [...] (En passant, ce petit interview d'un Confiant toujours aussi provocateur et décapant: Chabin-chabine - Lady Diana est une chabine !)

Il faut savoir que dans l'école d'antan lontan le créole était strictement interdit (et l'on se bat toujours pour son enseignement effectif : Pétition - Non à la dénaturation du C.A.P.E.S de créole ! ).
"Et là, le négrillon prit conscience d'un fait criant: le Maître parlait français. Man Ninotte [ la mère de Chamoiseau] utilisait de temps à autre des chiquetailles de français, un demi-mot par-ci, un quart-de-mot par-là, et ses paroles françaises étaient des mécaniques qui restaient inchangées. […] Et tout le reste pour tout le monde (les joies, les cris, les rêves, les haines, la vie en vie…) était créole. Cette division de la parole n'avait jamais auparavant attiré l'attention du négrillon. Le français (qu'il ne nommait pas) était quelque chose de réduit qu'on allait chercher sur une sorte d'étagère, en dehors de soi, mais qui restait dans un naturel de bouche proche du créole. Proche par l'articulation. Par les mots. Par la structure de la phrase. Mais là, avec le Maître, parler n'avait qu'un seul et vaste chemin. Et ce chemin français se faisait étranger. […] Le français semblait l'organe même de son savoir. Il prenait plaisir à ce petit sirop qu'il sécrétait avec ostentation." (Chemin d'Ecole)"

Bien à toi,
Françoise

 

Bonjour Françoise,

J'écris seulement pour prolonger la réflexion sur le Tout-Monde de Glissant, l'utopie me semble très séduisante dans la mesure où elle donne une valeur hautement subversive à la culture. L'idée de la rencontre du Tout -Monde à travers l'ouverture culturelle et l'expression artistique semble nourrir l'utopie d'une société chabine qui serait issue d'un grand métissage .

L'idée d'une créolisation de la langue française voire de la créolisation de la société française qui est suggérée avec humour par Chamoiseau , nous renvoie bien à cette audace subversive qui renverse malicieusement notre rapport aux autres cultures.

Aux clichés réducteurs et à l'espace clos des discours identitaires, on oppose l'accueil du Tout Monde et cette copulation des imaginaires qui nous change sans jamais nous dénaturer . A la véhémence haineuse et aux morales rigides , on oppose l'opacité d'un texte ( d'un être) chabin qui résiste aux simplifications abusives . A la méfiance et à la crispation des chiens de garde nationalistes , on oppose ce nomadisme culturel qui pourrait bien devenir la dernière chance d'avenir d'une civilisation abîmée. Sortir de soi pour rencontrer l'autre dans sa profondeur et prendre d'autres couleurs sous ses semelles , c'est aussi ce qu' un Blaise Cendrars , nomade parmi les nomades , appelle devenir "l'amant du secret des choses".

Qu'elles nous enrichissent avant de disparaître pour mieux renaître sous une forme qui sera peut-être celle d'un avenir multi-culturel, n'est-ce pas ce que l'on serait en droit d'espérer du grand brassage des cultures qui effraye tous nos enracinés ? Evidemment , ce n'est qu'une utopie , rien ne nous permet de croire qu'elle pourra naître sur le fumier du racisme, des communautarismes et de l'obscurantisme mondialisé ( car il faut bien toutes les nuances d'une langue pour se glisser sous les apparences , une langue pour mieux se raconter, mieux se mélanger, une langue que les grands décideurs ont choisi de sacrifier sur l'autel de la mondialisation économique et de l'instrumentalisation des consciences )

Bien à toi, Christian


Christian,

"Aux clichés réducteurs et à l'espace clos des discours identitaires, on oppose l'accueil du Tout Monde et cette copulation des imaginaires qui nous change sans jamais nous dénaturer ". Oui. Belle métaphore. Que dire de plus? Pour l'humour, il s'agissait d'ailleurs de Confiant et non de Chamoiseau. Mais cela n'a que peu d'importance : les deux compères se complètent et sans cesse se font écho. Qu'on en juge à la lecture de ces deux articles : Dans la Pierre-Monde (par Patrick CHAMOISEAU ) et Matinik - Créolité, Diversalité et Mondialisation (Raphaël CONFIANT). De doux rêveurs tout de même et je suis bien d'accord avec ta conclusion : "Evidemment , ce n'est qu'une utopie , rien ne nous permet de croire qu'elle pourra naître sur le fumier du racisme, des communautarismes et de l'obscurantisme mondialisé ( car il faut bien toutes les nuances d'une langue pour se glisser sous les apparences , une langue pour mieux se raconter, mieux se mélanger, une langue que les grands décideurs ont choisi de sacrifier sur l'autel de la mondialisation économique et de l'instrumentalisation des consciences )".

Bien à toi,
Françoise

 

Merci pour ces précieux compléments. Tout cela me conforte dans l'idée que les grandes migrations économiques qui vont se développer pourraient être à l'origine d'un grand bouleversement des imaginaires et des représentations ( et ce ne serait pas pour me déplaire) . Mais , comme Chamoiseau le précise, il faudra renaître de ce qu'il appelle "le gouffre" (hier celui des esclaves déracinés, aujourd'hui, celui des populations meurtries , chassées par la misère ou les violences ethniques et politiques ). Tout cela ne se fera pas sans heurts.

La standardisation mondialisée pourrait être sapée par ce processus de créolisation, hélas, la globalisation a de précieux auxiliaires pour arracher l'homme moderne à la richesse de son opacité et à la reconnaissance de l'autre dans sa complexité . Les médias et la société du spectacle nous fabriquent ces prétendus citoyens du monde ( des individus privés d'un Lieu , d'un imaginaire qu'ils pourraient habiter ) que Chamoiseau appelle des zombis. Ce qui rend la standardisation dangereuse , c'est qu'elle dépossède l'homme moderne de son imaginaire propre , elle rend cette créolisation paresseuse et risque de nous laisser sur les bras les fruits pervers des chocs identitaires : une société violente et intolérante qui pourrait engendrer de nouvelles verticalités totalitaires.

J'apprécie cette idée de construire des Lieux, elle donne à l'imagination une valeur de résistance mais ce qui fut possible pour les descendants d'esclaves sera peut-être plus problématique pour les captifs du petit écran et les prisonniers de la culture mondialisée. Enfin, l'utopie est heureuse, le rejet de la pensée unique prendra peut-être la forme d'un archipel des diversités et des résistances pour lézarder ce mur que le capitalisme essaie d'ériger entre les hommes et leur complexité : ( Chamoiseau)

"Échapper à l'identité exclusive de l'Autre, pour l'identité-relation. Échapper aux racines monolithiques pour ces racines-rhizome qui vont dans l'étendue. Échapper à l'Etat-nation pour construire les Lieux. Irriguer les cultures nationales par l'imaginaire de la diversité. Échapper à nos essences pour entrer dans le vivant du fluide et du changement où l'on construit sa permanence. Apprendre à penser le complexe, et vivre dans le complexe, pour organiser les sociétés humaines, non pas selon les Fédérations ou les Empires, mais dans les chatoiements. Devenir des poètes de la Pierre-monde en échappant au désir de conquête ou de domination. "

L'idée de Confiant d'opposer la "diversalité" à l'universalité est intéressante ( elle rejette toute forme d'ethnocentrisme et présente la variété des influences culturelles comme une source de fécondité) mais elle ne devrait pas rester cantonnée au folklore culturel. Je ne vois pas quelle chance pourrait avoir la "diversalité" si cet esprit de création ( créolité) ne s'exprimait aussi à travers une variété des modèles économiques. Sortir de la déchirure identitaire par la synthèse des influences culturelles qui nous constituent pourraient permettre de poser des identités nouvelles, pourtant ce n'est pas ce qui se passe , d'ailleurs il le reconnaît lui-même en parlant de l'identité marocaine :

Et pendant qu'ils s'étripent entre eux, privilégiant chacun tel ou tel pan de leur identité, eh bien l'hégémonisme culturel anglo-saxon en profite pour faire des ravages dans leur pays. La jeunesse marocaine n'a d'yeux que pour la sous-culture d'exportation yankee. Le refus de leur Créolité par les élites marocaines mais c'est aussi le cas chez la majorité des peuples dits du Tiers-Monde - fait le lit de l'identité unique étasunienne qui avance masquée derrière le multiculturalisme - qui est l'exact contraire de la Créolité - . Ce refus crée un boulevard pour ce multiculturalisme.Que l'on me permette ici une nouvelle incise: l'identité multiple ou Créolité n'a rien à voir avec le multiculturalisme étasunien. Ce dernier n'est en réalité que la juxtaposition d'identités au sein d'un même espace, sans possibilité d'une réelle fécondation entre elles d'une part et sous la domination de l'autre de l'une de ces identités, l'identité WASP,autrement dit "blanche-anglo-saxonne-protestante".

Bien à toi, Christian


Je crains que d'aucuns se fassent des idées sur le processus de créolisation à l'échelle mondiale.
Nous n'allons pas vers un créole, mais vers le globish (voir http://www.jpn-globish.com/). Le libéralisme s'est trouvé une langue. Il a bien de la chance : c'est une langue qui ne s'écrit pas. Pas de problème avec les Chamoiseau ou les les Hampaté Ba de demain : il n'y en aura pas.
Dans quelle BD (de Bilal, je crois) les prolétaires parlaient-ils une langue dysorthographiée et désyntaxisée - la langue même du lumpen ? Et si nous ne résistons pas, et tout de suite, à la déscolarisation progressive au sein même de l'école, nous sommes complices. Le processus d'acculturation en cours n'ira que dans le sens des classes dominantes, parce que comme de bons penseurs l'ont dit avant moi, il n'existe pas quelque chose qui serait la culture d'une classe dominée.

JPB


Ce globish est effrayant. L'utopie du Tout -Monde risque d'y laisser quelques plumes... et plus encore.

La question de la résistance sur le terrain nous ramène au triste constat de C. Labrune. Pour ma part, lorsque j'enseignais en collège , j'ai refusé de sacrifier mes cours de grammaire et d'orthographe sur l'autel de la séquence et nous avons même dû, avec un autre collègue renégat, aller défendre notre position dans le bureau d'un principal obsédé par l'organisation des contrôles communs et l'harmonisation des pratiques... Nous avons résisté au nom de la liberté pédagogique mais que peuvent deux enseignants contre le troupeau des moutons suiveurs et leurs bergers formateurs ? D'aucuns pressentent une volonté politique de changer de cap, je trouve que ce réveil ( si réveil il y a) est bien tardif. Sans compter que l'on est en droit de se méfier des réveils politiques bien calés sur de prochaines échéances électorales. Les promesses s'envolent et l'aberration du collège unique tel qu'il fonctionne encore aujourd'hui risque de nous rester sur les bras pour longtemps. Si résister consiste à développer ses idées en attendant qu'une bonne âme politicienne daigne les appliquer contre les intérêts de sa classe, je nous vois mal partis. Pourquoi instruire le peuple alors qu'on peut l'abuser en l'amusant ? L'école publique est devenue une maison de tolérance citoyenne , c'est ailleurs que l'élite ira se former. Je ne vois pas quel intérêt pousserait la classe dominante à se démarquer de l'orientation que prend la majorité des pays développés. Le globish a peut-être plus d'avenir que l'esperanto, hélas. Combien d'élèves sont capables d'étayer leur analyse sur des remarques grammaticales pertinentes ( mise en relief par changement de l'ordre des mots, intérêt de l'utilisation d'un forme passive, architecture de la phrase complexe et plus grave encore, la maîtrise des rapports logiques...). Cette partie-là est déjà perdue...

Je ne vois pas non plus quelle forme peut prendre cette résistance quand la majorité des enseignants reste figée dans son rôle d'exécutant et se contente de reprendre en choeur le mot d'ordre des syndicats majoritaires : "Adapter sa pédagogie aux nouveaux publics". Sous couvert d'adapter notre pédagogie , nous avons fait le jeu de la classe dominante, non par choix idéologique mais parce que nous ne sommes que de simples instruments ou de vulgaires larbins peu enclins à la résistance. Dès lors que nous acceptions avec Jospin de mettre l'élève au centre , nous lâchions le savoir pour une psychologie de comptoir qui pouvait s'offrir le luxe de légitimer l'ignorance . L'enjeu est d'importance , il s'agit ni plus ni moins , en privant les masses de la maîtrise de la langue et de ses nuances, de court-circuiter l'intégration républicaine et toute possibilité de créolisation (au sens où l'entend Chamoiseau). Sans la langue comment s'inscrire dans une histoire et approcher l'autre dans sa complexité ( d'ailleurs, Françoise nous l'a rappelé, le conteur joue un rôle important dans la créolisation antillaise) ? Enfin , on manipule plus facilement des masses qui bougent dans le sens du désir que dans celui de la raison. On divise pour mieux régner, on abêtit pour mieux conditionner. Alors résister, moi, je veux bien mais avec qui et comment ? Pour l'instant je me contente de mener ma barque le moins mal possible et de saisir toutes les opportunités de faire entendre une dissonance.

C. Deniel


 

 

 

 

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