|
De
l'égalité de l'éducation |

|
Par une sorte de pressentiment qu'on
observe souvent chez les hommes doués d'une volonté
vigoureuse, M. Jules Ferry avait, dès son entrée à
la Chambre, donné à sa vie politique un objectif que la
destinée lui a permis d'atteindre. Dès le 10 avril 1870,
dans une conférence populaire, faite à la salle
Molière, au profit de la Société pour
l'instruction élémentaire, le futur organisateur de
l'enseignement du peuple, le futur grand-maître de
l'Université, disait : « Quant à moi, lorsqu'il
m'échut ce suprême honneur de représenter une
section de la population parisienne dans la Chambre des
députés, je me suis fait un serment : entre toutes les
questions, entre toutes les nécessités du temps, entre
tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai
tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de
cœur, de puissance physique et morale : c'est le problème
de l'éducation du peuple. » Nous croyons
intéressant de reproduire cette conférence, dans laquelle
M. Jules Ferry a tracé, pour ainsi dire, les grandes lignes du
programme dont il a si fermement et si vaillamment poursuivi
l'application au ministère de l'Instruction publique : Mesdames et Messieurs
L'accueil bienveillant que vous nous faites m'engage
à commencer par un aveu ; je ne veux pas vous prendre en
traître, - car cette Conférence n'est qu'une conversation
où vous apportez, vous, votre bienveillante attention, et moi
quelques études, quelques recherches, et rien de plus, novice
que je suis dans ce bel art de la conférence, dont vous avez ici
(se tournant vers M. Jules Simon) un des premiers maîtres.
(Nombreux applaudissements).
L'aveu que j'ai à vous faire, c'est que je vais
vous parler d'abord philosophie. Il faut de la philosophie en toute
chose. Il en faut surtout dans le sujet qui nous occupe.
J'ai moi-même choisi ce sujet; je l'ai défini
: DE L'ÉGALITÉ D'ÉDUCATION, et je suis sûr
que, parmi les personnes qui me font l'honneur de m'entendre, il en est
un grand nombre qui, à l'aspect de ce titre un peu
général, un peu mystérieux, se sont dit : quelle
est cette utopie? Or, ma prétention est de vous montrer que
l'égalité d'éducation n'est pas une utopie ; que
c'est un principe; qu'en droit, elle est incontestable et qu'en
pratique, dans les limites que je dirai, et en vertu d'une
expérience décisive que j'ai principalement pour but de
vous faire connaître, cette utopie apparente est dans l'ordre des
choses possibles.
Qu'est-ce d'abord que l'égalité? est-ce un
mot retentissant? une formule vide de sens? n'est-ce qu'un mauvais
sentiment? n'est-ce qu'une chimère ?
L'égalité, messieurs, c'est la loi
même du progrès humain! c'est plus qu'une théorie :
c'est un fait social, c'est l'essence même et la
légitimité de la société à laquelle
nous appartenons. En effet, la société moderne, aussi
bien que la société ancienne, est la démonstration
vivante et quotidienne de cette vérité, qui devient de
nos jours de plus en plus visible : à savoir que la
société humaine n'a qu'un but, qu'une loi de
développement, qu'une fin dernière : atténuer de
plus en plus, à travers les âges, les
inégalités primitives données par la nature. (Applaudissements). En voici deux exemples :
Quelle est la première, la plus abusive, la plus antique et la
plus brutale des inégalités naturelles? c'est
évidemment celle de la force musculaire. C'est sous la force
brutale que l'humanité a gémi pendant de longs
siècles. Dans les sociétés primitives, qu'est-ce
qui règne? la force brutale, la force musculaire, la force
individuelle. Aussi, les sociétés primitives sont-elles
celles où l'inégalité est la plus accablante, la
plus outrageante pour l'humanité.
Dans ces temps primitifs, l'idéal de
l'humanité, ce sont les héros dont les poètes
anciens nous ont conté les hauts faits : les Hercule,
les Thésée. Que
sont en somme ces héros, ces demi-dieux? Permettez-moi
l'expression : ce sont des gendarmes (rires), ce sont de
redoutables, d'excellents gendarmes qui parcouraient le monde, comme
dit un de nos grands poètes :
Voilà un premier pas ; celui-ci est tout à
fait acquis, dans cette progression décroissante des
inégalités naturelles, qui est, à mes yeux, le
fondement même et la légitimation de la
société. L'humanité a fait cette conquête ;
l'avantage de la force musculaire est annulé, ou à peu
près. Mais n'est-il pas vrai aussi que la société
moderne, qui a extirpé cette inégalité-là,
en a conservé une autre, plus redoutable peut-être, celle
qui résulte de la richesse? Cela est vrai, messieurs. Seulement,
considérez dès à présent combien cette
inégalité, qui résulte de la richesse, s'est
déjà atténuée, affaiblie,
modérée par le progrès des temps. Il n'y a pas
bien longtemps encore que, dans ce pays de France, la richesse
conférait des droits exceptionnels. La possession de la terre,
au siècle dernier, n'avait pas cessé d'être la
source du pouvoir social, du droit public; certaines
propriétés conféraient certains droits, et le
premier de tous, le droit de rendre la justice, comme à l'heure
présente, dans cette libre et grande Angleterre, la fonction de
juge de paix reste encore le monopole exclusif des propriétaires
du sol : ainsi, chez nous, au siècle dernier, et surtout deux ou
trois siècles avant, la possession de la terre conférait
les droits de haute et basse justice.
Cet état de choses a disparu ; la Révolution
a passé sur ces outrages à la conscience humaine ; mais,
un peu plus tard, et plusieurs de ceux qui sont ici peuvent s'en
souvenir, - la possession de la terre, la jouissance d'un certain
capital entraînait encore un privilège : le droit de
voter, le droit de contribuer à la formation des pouvoirs
publics ; cela subsistait encore, il y a vingt ans ; ces temps sont
loin, heureusement ! (Applaudissements).
Il n'y a pas jusqu'au droit de travailler, le plus
essentiel de tous les droits, qui ne fût aussi, il y a
quatre-vingts ans, en quelque manière, un privilège de la
naissance; les métiers étaient organisés en
corporations; les corporations se recrutaient dans des conditions
déterminées ; les fils de maîtres avaient un droit
personnel d'antériorité, de préférence, sur
ceux qui avaient eu le malheur de naître en dehors des cadres de
la corporation ; la Révolution arriva et balaya cette
iniquité, ce privilège de la naissance, comme elle avait
fait disparaître les autres privilèges et les autres
iniquités.
En somme, voilà les deux grandes conquêtes de
ce siècle : la liberté du travail et le suffrage
universel ; désormais, ni le droit de travailler, ni le droit de
voter, c'est-à-dire de contribuer à la formation des
pouvoirs publics, ne sont plus attachés au hasard de la
naissance : ils sont le patrimoine de tout homme venant en ce monde. ( Vifs
applaudissements.)
Cela étant, notre siècle peut se dire
à lui-même qu'il est un grand siècle. J'entends
souvent parler de la décadence du temps présent ; je vous
l'avoue, messieurs, je suis rebattu de ces jérémiades, et
j'ai d'ailleurs remarqué depuis longtemps que cette plainte est
celle de gens qui résistent, sans peut-être s'en rendre
compte, au courant de la civilisation moderne, et qui ne peuvent se
résoudre à prendre leur parti de l'ère
démocratique où nous sommes entrés. (Applaudissements.)
Non ! nous ne sommes pas une société en
décadence, parce que nous sommes une société
démocratique ; nous avons fait ces deux grandes choses : nous
avons affranchi le droit de vote et le droit au travail ; c'en est
assez, et nous pouvons bien, une fois par hasard, nous qui nous
laissons aller, comme tout le monde, à médire du temps
présent, nous abandonner à un élan d'estime pour
nous-mêmes, et dire : Oui ! nous sommes un grand siècle. (Applaudissements
nombreux.)
Mais nous sommes un grand siècle à de
certaines conditions : nous sommes un grand siècle à la
condition de bien connaître quelle est l'oeuvre, quelle est la
mission, quel est le devoir de notre siècle. Le siècle
dernier et le commencement de celui-ci ont anéanti les
privilèges de la propriété, les privilèges
et la distinction des classes; l'oeuvre de notre temps n'est pas
assurément plus difficile. A coup sûr, elle
nécessitera de moindres orages, elle exigera de moins douloureux
sacrifices ; c'est une oeuvre pacifique, c'est une oeuvre
généreuse, et je la définis ainsi : faire
disparaître la dernière, la plus redoutable des
inégalités qui viennent de la naissance,
l'inégalité d'éducation. C'est le problème
du siècle et nous devons nous y rattacher. Et, quant à
moi, lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de
représenter une portion de la population parisienne dans la
Chambre des députés, je me suis fait un serment : entre
toutes les nécessités du temps présent, entre tous
les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce
que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de coe;ur, de
puissance physique et morale, c'est le problème de
l'éducation du peuple. (Vifs applaudissements.)
L'inégalité d'éducation est, en
effet, un des résultats les plus criants et les plus
fâcheux, au point de vue social, du hasard de la naissance. Avec
l'inégalité d'éducation, je vous défie d'
avoir jamais l'égalité des droits, non
l'égalité théorique, mais l'égalité
réelle, et l'égalité des droits est pourtant le
fond même et l'essence de la démocratie.
Faisons une hypothèse et prenons la situation dans
un de ses termes extrêmes : supposons que celui qui naît
pauvre naisse nécessairement et fatalement ignorant; je sais
bien que c'est là une hypothèse, et que l'instinct
humanitaire et les institutions sociales, même celles du
passé, ont toujours empêché cette
extrémité de se produire ; il y a toujours eu dans tous
les temps, - il faut le dire à l'honneur de l'humanité, -
il y a toujours eu quelques moyens d'enseignement plus ou moins
organisés, pour celui qui était né pauvre, sans
ressources, sans capital. Mais, puisque nous sommes dans la philosophie
de la question, nous pouvons supposer un état de choses
où la fatalité de l'ignorance s'ajouterait
nécessairement à la fatalité de la
pauvreté, et telle serait, en effet, la conséquence
logique, inévitable d'une situation dans laquelle la science
serait le privilège exclusif de la fortune. Or, savez-vous,
messieurs, comment s'appelle, dans l'histoire de l'humanité,
cette situation extrême ? c'est le régime des castes. Le
régime des castes faisait de la science l'apanage exclusif de
certaines classes. Et si la société moderne n'avisait pas
à séparer l'éducation, la science, de la fortune,
c'est-à-dire du hasard de la naissance, elle retournerait tout
simplement au régime des castes.
A un autre point de vue, l'inégalité
d'éducation est le plus grand obstacle que puisse rencontrer la
création de moeurs vraiment démocratiques. Cette
création s'opère sous nos yeux; c'est déjà
l'oe;uvre d'aujourd'hui, ce sera surtout l'oeuvre de demain; elle
consiste essentiellement à remplacer les relations
d'inférieur à supérieur sur lesquelles le monde a
vécu pendant tant de siècles, par des rapports
d'égalité. Ici, je m'explique et je sollicite toute
l'attention de mon bienveillant auditoire. Je ne viens pas
prêcher je ne sais quel nivellement absolu des conditions
sociales qui supprimerait dans la société les rapports de
commandement et d'obéissance. Non, je ne les supprime pas : je
les modifie. Les sociétés anciennes admettaient que
l'humanité fût divisée en deux classes : ceux qui
commandent et ceux qui obéissent; tandis que la notion du
commandement et de l'obéissance qui convient à une
société démocratique comme la nôtre, est
celle-ci : il y a toujours, sans doute, des hommes qui commandent,
d'autres hommes qui obéissent, mais le commandement et
l'obéissance sont alternatifs, et c'est à chacun à
son tour de commander et d'obéir. (Applaudissements.)
Voilà la grande distinction entre les
sociétés démocratiques et celles qui ne le sont
pas. Ce que j'appelle le commandement démocratique ne consiste
donc plus dans la distinction de l'inférieur et du
supérieur; il n'y a plus ni inférieur ni
supérieur; il y a deux hommes égaux qui contractent
ensemble, et alors, dans le maître et dans le serviteur, vous
n'apercevez plus que deux contractants ayant chacun leurs droits
précis, limités et prévus ; chacun leurs devoirs,
et, par conséquent, chacun leur dignité. (Applaudissements
répétés.)
Voilà ce que doit être un jour la
société moderne; mais, - et c'est ainsi que je reviens
à mon sujet, - pour que ces moeurs égales dont nous
apercevons l'aurore, s'établissent, pour que la réforme
démocratique se propage dans le monde, quelle est la
première condition ? C'est qu'une certaine éducation soit
donnée à celui qu'on appelait autrefois un
inférieur, à celui qu'on appelle encore un ouvrier, de
façon à lui inspirer ou à lui rendre le sentiment
de sa dignité; et, puisque c'est un contrat qui règle les
positions respectives, il faut au moins qu'il puisse être compris
des deux parties. (Nombreux applaudissements.)
Enfin, dans une société qui s'est
donné pour tâche de fonder la liberté, il y a une
grande nécessité de supprimer les distinctions de
classes. Je vous le demande, de bonne foi, à vous tous qui
êtes ici et qui avez reçu des degrés
d'éducation divers, je vous demande si, en
réalité, dans la société actuelle, il n'y a
plus de distinction de classes? Je dis qu'il en existe encore ; il y en
a une qui est fondamentale, et d'autant plus difficile à
déraciner que c'est la distinction entre ceux qui ont
reçu l'éducation et ceux qui ne l'ont point reçue.
Or, messieurs, je vous défie de faire jamais de ces deux classes
une nation égalitaire, une nation animée de cet esprit
d'ensemble et de cette confraternité d'idées qui font la
force des vraies démocraties, si, entre ces deux classes, il n'y
a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui
résulte du mélange des riches et des pauvres sur les
bancs de quelque école. (Applaudissements )
L'antiquité l'avait compris et les
républiques antiques posaient en principe que, pour les enfants
des pauvres et pour les enfants des riches, il ne devait y avoir qu'un
même mode d'éducation. La société antique,
excessive en toutes choses et facilement oppressive, parce qu'elle se
confinait en général dans les murs d'une étroite
cité, ne craignait pas d'arracher l'enfant à la famille
et de le livrer tout entier, corps et âme, à la
république. (Applaudissements.}
Quand le christianisme vint remplacer la civilisation
antique, une conception du même genre se rencontra chez les
hommes supérieurs qui eurent, pendant une longue série de
siècles, la direction de la société
chrétienne. Je suis de ceux, messieurs, qui ont pour le
christianisme une admiration historique (rires) très
grande et très sincère ; je trouve qu'il s'est fait
là, pendant dix-huit siècles, un travail d'hommes et de
cerveaux humains qui est à confondre d'admiration, quand
aujourd'hui on l'étudie d'un peu haut et qu'on l'analyse dans
son ensemble. Ah! c'étaient des hommes puissants par la
pensée ; ce n'étaient pas seulement des prêtres,
c'étaient des hommes d' État, ces organisateurs de la
société chrétienne et catholique qui ont
fondé tant de choses que nous avons tant de peine à
transformer. Eh bien, on retrouve chez eux le principe dont nous
parlons; on reconnaît facilement, on peut toucher du doigt, dans
la société catholique, dans la société du
moyen âge, le principe de l'égalité
d'éducation.
De même que la république antique arrachait
les enfants à leurs familles en disant : l'enfant appartient
à la république; de même, le christianisme,
arrivant dans des temps différents pour établir,
par-dessus les divisions politiques et les différences de
nationalités, une sorte de république chrétienne,
le christianisme disait : l'enfant appartient à l'Église,
et alors il institua pour l'enfant, non seulement pour l'enfant riche,
- je le dis à son honneur, - mais tout autant pour l'enfant
pauvre, un mode d'éducation dont le principe
caractéristique était rigoureusement égalitaire.
Au premier degré, on apprenait le catéchisme (rires
nombreux) ; au second degré, on apprenait la langue
sacrée, le latin, et puis, quand on avait appris ces deux
choses, on savait tout ce qu'il importait de savoir dans la
société chrétienne (applaudissements et rires)
: on était un chrétien accompli, un savant, un clerc, on
avait toute la science chrétienne.
Cet enseignement subsista pendant des siècles, puis
il dégénéra, et, comme tontes choses, se
décomposa. Ceux qui ont lu Rabelais peuvent se rappeler
le premier chapitre de cette oeuvre immortelle ; ils y verront, sous le
titre de l'éducation de Gargantua, la plus comique parodie du
système, avec le catalogue des livres vermoulus, des rudiments
invraisemblables, des méthodes absurdes et grotesques qui
formaient le fond de cette vieille pédagogie du moyen âge
qui comptait Gargantua parmi ses plus beaux produits. (Rires.)
Après Rabelais, qui s'égayait sur ce
sujet comme sur les autres, la critique austère se mit de la
partie : entre autres, Milton, l'auteur du Paradis perdu
(Rires.), qui, comme vous le savez, a écrit sur toutes choses,
sur la philosophie et sur la religion, car ce n'était pas
seulement un poète, c'était un polémiste, un
journaliste des plus passionnés et des plus féconds de
son temps. Milton reprit avec chaleur la thèse que Rabelais
avait esquissée; il s'éleva avec éloquence contre
ce système qui consiste, disait-il, à faire ratisser
du latin aux jeunes générations pendant sept à
huit ans, tandis qu'en un an ou deux on pourrait en voir la fin.
C'est qu'aussi, messieurs, à cette époque,
le mouvement scientifique moderne faisait dans le monde sa
première apparition; et voilà ce qui donnait le coup
mortel à l'éducation commune, arriérée et
routinière de l'école chrétienne. D'une nouvelle
direction de la pensée humaine, un nouveau système
d'éducation devait sortir. Ce système se
développa, se précisa avec le temps, et un jour il trouva
son prophète, son apôtre, son maître dans la
personne d'un des plus grands philosophes dont le dix-huitième
siècle et l'humanité puissent s'honorer, dans un homme
qui a ajouté à une conviction philosophique, aune valeur
intellectuelle incomparable, une conviction républicaine,
poussée jusqu'au martyre; je veux parler de Condorcet. (Applaudissements.)
C'est Condorcet qui, le premier, a formulé, avec une grande
précision de théorie et de détails, le
système d'éducation qui convient à la
société moderne.
J'avoue que je suis resté confondu quand, cherchant
à vous apporter ici autre chose que mes propres pensées,
j'ai rencontré dans Condorcet ce plan magnifique et trop peu
connu d'éducation républicaine. Je vais tâcher de
vous en décrire les traits principaux : c'est bien, à mon
avis, le système d'éducation normal, logique,
nécessaire, celui autour duquel nous tournerons peut-être
longtemps encore, et que nous finirons, un jour ou l'autre, par nous
approprier.
Condorcet, d'abord, fondait l'enseignement sur une base
scientifique. A ce moment, le vieil enseignement littéraire de
l'Église avait encore de brillantes apparences ; les
collèges des jésuites formaient des élèves
incomparables pour les vers latins et pour les exercices de
mémoire ; cette tradition, du reste, ne s'est pas interrompue:
j'ai connu un jeune homme qui avait été
élevé chez les jésuites et qui en avait
rapporté un grand profit : il pouvait, en sortant de leur
collège, réciter l'Iliade tout entière, les
douze chants, en commençant par le dernier vers. (Rires.)
Condorcet exécute, en quelques mots, ce
système classique qui n'est bon, dit-il, qu'à former des
dialecticiens et des prédicateurs : il veut que désormais
on forme des hommes et des citoyens.
Ce vieux système, messieurs, prenons-y garde, n'est
pas si mort qu'on pourrait le croire ; nous y avons tous passé,
je parle pour moi au moins ; sans remonter bien haut, il y a une
vingtaine d'années, l'enseignement de l'Université
française ressemblait singulièrement à celui des
jésuites, et il semblait qu'on ne se proposât d'autre but
dans les collèges que de former des gens capables d'exprimer
leurs idées... et pour tout dire d'un mot, rien que deux
espèces d'hommes : des journalistes et des avocats.
Je suis avocat, journaliste, et par conséquent je
dois de grands égards à ces deux professions; seulement,
je conviens, entre nous, que si l'humanité ne se composait que
de journalistes et d'avocats, elle ferait une assez triste
humanité. (Applaudissements.)
Non, ce qu'il faut former, ce ne sont pas des virtuoses
assemblant des phrases avec art; ce sont des hommes et des citoyens !
Cette idée domine tout le plan de Condorcet. C'est pourquoi il
donne à l'enseignement général une base
scientifique ; il entendait par là non pas seulement les
sciences mathématiques et naturelles, mais les sciences morales.
Dans les pages consacrées à l'enseignement primaire, il
est vraiment exquis de voir ce grand esprit se faisant petit pour les
petits, expliquant que la lecture et l'écriture ne doivent
être que les instruments de la première éducation
morale, détaillant avec précision, avec tendresse,
peut-on dire, la façon de confectionner le petit livre qui sera
mis sous les yeux de ces petits enfants, les histoires que l'on y
placera, les commentaires dont on doit les orner. Pour lui, la science
morale doit se trouver au bas de l'échelle comme au sommet.
Ayant établi cette base, Condorcet y superposait trois
étages : un enseignement primaire, un enseignement secondaire et
un enseignement scientifique ou supérieur.
Dans sa pensée, ces trois degrés
d'institution devaient être gratuits et communs à tous;
c'est là le côté grandiose de la conception; ces
trois degrés, qui s'étendent de 6 à 18 ans,
comprennent d'abord l'enseignement primaire, qui va de 6 à 10
ans et qui se compose de la lecture, de l'écriture, de la
morale, qui prend l'enfant dès le jeune âge, et qui a
surtout pour but de lui révéler la grande famille
à laquelle il appartient et qui s'appelle la patrie;
après la morale, le calcul, qui doit être poussé
très loin, parce qu'il est nécessaire à tout le
monde; enfin, l'histoire naturelle la plus élémentaire,
enseignée à l'enfance d'une façon toute
particulière, analogue à la méthode actuelle des
écoles primaires de l'Amérique du Nord.
J'entends par là un interrogatoire que le
maître fait porter sur les choses, sur leur nature, sur leur
provenance, sur les objets familiers, de manière à faire
entrer dans l'esprit de l'enfant des notions exactes sur la composition
et sur les usages des choses qui l'entourent.
Au second degré d'enseignement, - il y a là
une conception profonde de la part de Condorcet, - le cours se divisait
en deux parties, et cette division en deux parties avait cet avantage
de résoudre un problème qui a préoccupé
beaucoup d'esprits en ce temps-ci, qui les préoccupe encore, et
qui va revenir, un jour ou l'autre, devant l'assemblée du pays :
le problème de l'organisation de l'enseignement professionnel.
Je crois qu'on n'a jamais touché de plus près la solution
que Condorcet. Il établissait une instruction
générale où l'on apprenait tout ce qu'il faut
savoir de toutes les sciences, sans entrer dans le détail
professionnel, et, à côté, des cours
spéciaux entre lesquels l'élève pouvait choisir,
qui fournissaient à chacun le moyen d'approfondir, au point de
vue des professions diverses, les connaissances esquissées dans
la section d'instruction générale.
Voilà ce que je voulais dire du système de
Condorcet, et ce vaste enseignement, commun à tous les citoyens,
qui prenait l'enfant à l'âge de 6 ans et qui le menait
jusqu'à 18 ; ce vaste enseignement devait être GRATUIT, et
le philosophe expliquait, par des raisons sur lesquelles je n'ai pas
à revenir, comment cette gratuité était le seul
système en harmonie avec une société
démocratique. (Applaudissements.)
Le plan de Condorcet, ce qu'on a appelé l'utopie de
Condorcet, survécut à son auteur. Il inspira toutes les
discussions sur l'enseignement qui suivirent; la Révolution a
vécu là-dessus pendant longtemps.
A la Convention, Condorcet étant mort, de cette
mort sublime que vous savez, après avoir écrit ce
magnifique tableau des Progrès de l'esprit humain, qui
est un des titres les plus glorieux de la pensée humaine, au
dix-huitième siècle, son plan d'éducation fut
l'objet des plus vives attaques ; on ne craignit pas de lui opposer un
système trouvé dans les papiers de Lepelletier de
Saint-Fargeau, ce conventionnel qui fut, comme vous le savez,
assassiné dans un café par le garde du corps Paris. Ce
système était très long, très diffus,
d'ailleurs tout à fait digne d'une république antique,
une rêverie Spartiate : le fond, c'était que l'enfant
devait être enlevé à sa famille et appartenir
à la République. Robespierre qui prétendait,
uniquement parce qu'il n'en était pas l'auteur, que le plan de
Condorcet n'avait aucune valeur, défendit, assez faiblement
d'ailleurs, les conceptions de Lepelletier. Mais la Convention, qui
était une assemblée d'un grand bon sens, les rejeta avec
ensemble. Duhem, qui était montagnard, et non des moins
farouches, s'écria : « Nous ne voulons pas de la
république de Sparte, car Sparte n'était qu'un couvent
» (il avait raison), et Grégoire dit : « Ce n'est
pas par là que nous réformerons l'éducation;
l'enfant appartient à la famille, laissons-le lui, mais
instituons un système nouveau d'éducation. Reconstituons
la nature humaine, en lui donnant une nouvelle trempe ! Il faut que
l'éducation publique s'empare de la
génération qui naît ! »
Donner une nouvelle trempe à l'humanité :
tout le dix-huitième siècle est dans ces paroles : elles
le peignent tout entier : philosophes et législateurs. Le
dix-huitième siècle n'avait rêvé rien de
moins que de régénérer l'humanité tout
entière, et là, messieurs, seront sa gloire et son
honneur éternels. (Applaudissements chaleureux.)
Malheureusement, messieurs, il manquait à ces
grandes pensées le nécessaire, l'indispensable des
grandes oeuvres, l'argent! La Convention n'était pas riche ; il
n'a jamais été donné, à un grand pays, de
mener de front ces deux choses : la guerre et l'éducation du
peuple. (Applaudissements.) Il faut choisir, et la Convention
n'était pas libre dans son choix ; elle a sauvé la
patrie, mais elle ne pouvait pas sauver l'éducation. On voit
dans l'histoire de ce temps, si bien racontée par notre illustre
maître, M. Carnot, que le Comité d'instruction publique de
la Convention faisait des prodiges d'activité, qu'il rivalisait,
à cet égard, avec le Comité de salut public, mais
il n'en était pas moins le plus à court; l'argent
manquait et on aboutit dans les derniers jours de la Convention, alors
que l'enthousiasme républicain sortait un peu éteint de
tant d'orages, à un projet tout à fait modeste qui ne
comprenait que l'instruction primaire et qui avait le grand tort de ne
pas la rendre obligatoire. Puis, les événements suivirent
leur cours ; l'esprit public s'affaissa ; l'horizon devint de plus en
plus sombre et plus sanglant ; l'Empire arriva : ce fut la nuit... (Tonnerre
d'applaudissements), et, en fait d'instruction publique, le premier
Empire ne nous donna que deux choses : l'école du peloton et
l'école des frères ignorantins. (Nombreux
applaudissements.)
Oui, messieurs, on trouve, une fois, dans les budgets du
premier Empire, une subvention magnifique, digne de ce grand
gouvernement, une subvention de 4 634 fr. pour les frères
ignorantins ! Et c'est tout ce que fit l'Empire pour l'instruction du
peuple!
Depuis, vous savez quels efforts ont été
faits, et combien les résultats laissent à
désirer, malgré tant d'apôtres de l'enseignement
populaire qui se sont rencontrés dans ce grand pays de France,
et qui n'ont certes, comme celui qui nous préside à cette
heure, marchandé à cette sainte cause ni le courage, ni
l'éloquence. (Bravo! Bravo !)
Nous n'avons pas renoncé aux traditions de
Condorcet; nous cherchons à les réaliser sans y parvenir
; mais voici un phénomène admirable, et c'est surtout
pour vous le décrire que je suis venu à cette tribune.
Cette tradition qui sortait des entrailles, de l'esprit et du
génie français ; celle tradition, qui était
l'oeuvre propre et glorieuse du dix-huitième siècle, eh
bien, où fleurit-elle, où rayonne-t-elle à cette
heure, de façon à nous éblouir et à nous
confondre ? Par delà les mers, dans la libre et
républicaine Amérique.
Il se passe là une chose curieuse, admirable, et
qui, comme Français, me ravit; il y a là un
système d'éducation qui est la réalisation, mot
pour mot, du plan de notre grand Condorcet. Tout s'y retrouve, non pas
sous la forme de ces plans qui honorent les assemblées qui les
émettent, alors même qu'elles ne peuvent pas les
réaliser, mais dans la vérité, dans la
réalité, dans la pratique des choses. Tout s'y retrouve :
d'abord l'enseignement à base scientifique, puis l'enseignement
gradué comme le voulait Condorcet, et qui dure le même
nombre d'années, qui prend l'enfant à six ans, et qui ne
le laisse qu'à quinze ans.
Cet enseignement américain se divise en trois
degrés, de quatre ans chacun. Par suite, il y a, en
Amérique, trois sortes d'écoles publiques. Toutes les
écoles dont je vais parler sont publiques, subventionnées
non par l'État : - en Amérique, l'État est un
pauvre (rires) ; - c'est la commune qui est riche, et c'est elle
qui paye, en grande partie, toutes ces écoles ouvertes à
tous.
Les trois degrés s'appellent : l'enseignement
primaire, l'enseignement de grammaire (grammar school), et le
haut enseignement (high school). C'est exactement l'idée
de Condorcet. Ces trois espèces d'écoles sont
également répandues sur tout le territoire, et
l'Amérique fait preuve en cela d'une singulière
puissance. La loi impose à toute commune (township, petit
district), d'avoir non seulement une école primaire, - cela
c'est bon pour la France, mais comme il convient à cette grande
Amérique, où tout se taille dans le grand, chaque commune
est obligée d'avoir une haute école. Cela vous
étonne, messieurs ; moi aussi, j'ai été surpris,
et j'ai cru, en vérité, lire quelque beau roman social,
ou quelque conte de fée. Eh bien, non ; cette découverte
a été faite, elle est authentique, officielle, et elle
est consignée dans le plus officiel de tous les documents : un
rapport fait au ministre de l'Instruction publique par un honorable
inspecteur de l'Université, professeur à la
Faculté des lettres, M. Hippeau, que M. Duruy avait
envoyé en Amérique en mission spéciale. Cet homme
excellent, mais, en sa qualité d'universitaire français,
ayant bien, comme vous pensez, quelques préjugés, pouvait
juger l'Amérique en complète impartialité. Il en
convient, il ne se doutait pas de ce qu'il allait rencontrer; mais
aussi comme il a bien vu, comme il a bien dit, et comme il ne marchande
pas les éloges aux choses qu'il a vues ! C'est un guide sur
lequel on peut se reposer. C'est lui qui nous explique ce grand
phénomène de la gratuité de l'enseignement, en
Amérique, non seulement pour l'enseignement primaire, non
seulement pour l'enseignement secondaire, non seulement pour
l'enseignement que nous appelons supérieur dans notre langue
à nous, non seulement pour l'enseignement spécial et
professionnel, mais pour une partie du haut enseignement humanitaire.
En effet, il y a en Amérique, dans toutes les cités qui
comptent cinq cents familles, une école dans laquelle on
apprend, en premier lieu, toutes les sciences positives qui font
l'objet de nos trois degrés d'enseignement français,
où l'on apprend, en second lieu, du latin et du grec tout ce
qu'il importe d'en savoir; on n'apprend pas à faire les vers
latins, mais on apprend à lire les auteurs latins qui ne sont
pas trop difficiles. Voilà ce qui est enseigné gratis
à sept millions d'enfants, tandis qu'en France nous comptons 500
000 enfants qui fréquentent les écoles primaires.
L'Amérique a 200 000 écoles publiques et gratuites ;
l'Amérique a un budget de l'instruction publique, qui n'est pas
le budget de la République américaine, mais qui est le
budget des différents États, et surtout le budget des
communes, et la somme totale est, savez-vous de combien? C'est
admirablement effrayant : la libre Amérique dépense tous
les ans 450 millions pour les écoles publiques, et, moyennant
ces 450 millions, on ouvre généreusement toutes les
grandes sources du savoir humain à sept millions d'enfants, et
l'on donne à ces sept millions d'enfants de toutes les classes
une instruction qui n'est reçue que par le petit nombre des
enfants de la bourgeoisie de France. (Applaudissements.)
Et ce n'est pas tout, messieurs : il n'y a pas seulement
l'instruction gratuite, commune et publique ; il existe, côte
à côte des pensions payantes ; il y a de grands
collèges, des académies, des universités, des
fondations particulières, à nous faire rentrer sous terre
d'humiliation.
Comment subvient-on à de si grandes dépenses
? Voici le secret de ce budget. D'abord, dans tous les États
nouveaux, le Congrès a décidé, il y a environ
vingt ans, que le trente-sixième de la surface de chaque commune
appartiendrait à l'école. Dans ce pays où la terre
abonde, et où elle se divise géométriquement,
chaque commune formant un carré, comprend environ six milles de
superficie, soit deux de nos lieues carrées ; chaque
carré communal est divisé en trente-six parties
égales et l'une de ces parties appartient à
l'école. Voilà la première source.
Seconde source : Il y a une quinzaine d'années, le
budget de la république fédérale se trouva
possesseur d'un excédent de 150 millions. Voilà de ces
choses qui ne se rencontrent qu'en Amérique (applaudissements).
La république américaine fut fort embarrassée,
vous le comprenez : 150 millions de trop, dont on ne sait que
faire ; elle n'hésita pas, elle les restitua aux États,
en les priant seulement de les employer au chapitre de l'instruction
publique.
Toutefois, d'après les calculs de M. Hippeau, ces
deux ressources, si considérables qu'elles soient, ne
représentent pas, pour l'année 1866, le onzième de
la dépense totale de l'instruction publique : de telle sorte que
le reste de cette dépense a été fait par des taxes
locales, levées sur la propriété. Messieurs, il y
a là un grand spectacle et un grand enseignement, et s'il en est
ainsi, la situation de l'enseignement public en Amérique peut se
résumer dans les termes suivants : En Amérique, le
riche paye l'instruction du pauvre. Et je me permets de trouver cela
juste. (Applaudissements.)
Messieurs, il y a deux manières de comprendre, en
ce monde, le droit de la richesse ; il y a celle du riche content de
lui, qui s'étale dans son bien-être, et qui
éclabousse le pauvre, en disant comme le pharisien de l'Evangile
: « Mon Dieu, que je vous remercie de ne pas m'avoir fait
naître parmi ces misérables ! » Celui-là est
un satisfait ; il estime qu'il est dans son droit, et que personne au
monde n'a rien à lui demander; laissons-le s'épanouir
dans sa tranquillité; mais, sans mettre en question aucun
principe social, disons que les âmes délicates se font une
autre idée du devoir de la richesse. Celui-là est bien
étranger aux délicatesses de l'âme humaine, qui n'a
jamais été frappé de ce qu'il y a d'inouï et
de choquant dans la répartition des biens de ce monde ! Pour
moi, je l'avoue, ce trouble de conscience, celle secrète
inquiétude qu'inspire le spectacle de l'extrême
inégalité des conditions, je l'éprouve depuis que
j'ai l'âge de raison, et je me suis fait un devoir, c'est de
chercher à atténuer, autant qu'il sera en moi, ce
privilège de la naissance, en vertu duquel j'ai pu
acquérir un peu de savoir, moi qui n'ai eu que la peine de
naître, tandis que tant d'autres, nés dans la
pauvreté, sont fatalement voués à l'ignorance. (Bravo
! bravo !)
Aussi, je le dis bien haut : il est juste, il est
nécessaire que le riche paye l'enseignement du pauvre, et c'est
par là que la propriété se légitime, et
c'est ainsi que se marquera ce degré d'avancement moral et de
civilisation, qui, peu à peu, substitue au droit du plus fort ou
du plus riche, le devoir du plus fort ! (Applaudissements.)
Tel est, messieurs, l'enseignement américain ; il a
un dernier caractère auquel je tiens par-dessus toutes choses :
c'est la liberté. Il est libre, et libre au point de ne laisser
qu'une très petite place à une institution
française, à ce système de l'internat, pour lequel
je professe une horreur profonde : l'internat est très rare en
Amérique, et, dans tous les cas, il ne s'applique jamais aux
enfants d'un âge tendre, mais seulement à de grands
garçons, et sans jamais prendre avec eux, comme on le fait chez
nous, le caractère de la servitude et les allures de la caserne.
(Applaudissements.)
Et savez-vous pourquoi cet enseignement a pour trait
principal la liberté? C'est qu'il dépend par-dessus tout
de la commune, de la généralité des habitants et
de ses élus, et non d'une administration quelconque.
Les communes sont, comme je l'ai déjà dit,
des groupes occupant, en moyenne, deux lieues carrées ; la
population choisit elle-même son bureau d'instruction publique,
ses select-men, comme on dit, les uns chargés des
finances, les autres du matériel, les autres de la surveillance
des maîtres et des études. Et c'est comme cela qu'il y a,
tout compte fait, sur la surface de l'Union Américaine, 500 000
citoyens qui se consacrent volontairement à la direction,
à la surveillance, au progrès de l'enseignement. Loin
d'en être amoindrie, l'initiative individuelle en est
surexcitée, et l'on a souvent des exemples comme celui que je
vais vous conter.
M. Vassart était brasseur dans une petite
cité, dont je n'ose pas vous dire le nom, car je prononce trop
mal l'anglais ; cet honnête homme, devenu fort riche à
fabriquer de la bière, eut un jour le désir de fonder une
école de troisième degré pour l'éducation
des filles. Il s'en vint trouver le bureau d'enseignement, portant sous
le bras une petite cassette ; il fil un petit discours, puis il tira de
sa boite la modeste somme de 2 500 000 francs,
prélevée sur ses économies. Il l'offrait pour
construire un collège de jeunes filles, avec les mêmes
programmes que les collèges de garçons.
Bientôt s'élève sur les bords de
l'Hudson, dans cette petite ville que je ne sais pas nommer, un palais
magnifique ; il est bâti sur le modèle et les dimensions
du palais des Tuileries; il peut recevoir 400 jeunes filles qui y
trouvent tout ce qu'il faut pour leur instruction, non point
l'éducation futile des pensions de demoiselles, mais cette
éducation égale, virile, qu'on réclame ardemment
pour elles dans notre pays.
Je me demande pourquoi nos moeurs sont si
éloignées de ces moeurs généreuses de la
libre Amérique ? Ce n'est pas que nous soyons moins riches; la
richesse de la France - ceux qui nous gouvernent l'ont dit - est
inépuisable, et la preuve qu'ils ont raison de le dire, c'est
qu'ils ne l'ont pas épuisée (Applaudissements) ;
mais ce qui nous manque, c'est l'habitude, le bon vouloir, la mode et,
aussi, la liberté des fondations. Et c'est pour cela que nous
admirerons longtemps encore l'Amérique sans rivaliser avec elle.
Et c'est pour cela que celte noble utopie, qui n'est pourtant qu'une
idée française, dans son origine aussi bien que dans ses
détails, il n'a pas été donné à la
France de la réaliser!
C'est aussi qu'ici-bas, messieurs, on ne saurait cumuler
les gloires de la guerre avec les gloires de la paix, et que, quand on
donne 700 millions par an au budget de la guerre, il n'est point
étonnant que l'on n'en trouve plus que 50 pour l'instruction du
peuple ! Il est triste de mettre nos misérables chiffres
à côté des chiffres grandioses de la jeune
Amérique. Il est humiliant de constater que la seule ville de
New-York dépense 18 millions par an pour l'instruction du
peuple, tandis que la Ville de Paris, la cité opulente par
excellence, la reine de l'esprit et des arts, la Ville historique qui a
fait tant de choses et de si formidables, pour le peuple, et par le
peuple, ne trouve à donner que 7 millions à
l'éducation populaire. (Applaudissements.)
Je commence, messieurs, à abuser de votre
bienveillante attention, et pourtant je ne suis pas au bout de la
tâche que je m'étais tracée ; je ne puis pas la
laisser, à ce point : car réclamer
l'égalité d'éducation pour toutes les classes, ce
n'est faire que la moitié de l'oeuvre, que la moitié du
nécessaire, que la moitié de ce qui est dû ; cette
égalité, je la réclame, je la revendique pour les
deux sexes, et c'est ce côté de la question que je veux
parcourir maintenant en peu de mots. La difficulté, l'obstacle
ici n'est pas dans la dépense, il est dans les moeurs ; il est,
avant toutes choses, dans un mauvais sentiment masculin. Il existe dans
le monde deux sortes d'orgueil : l'orgueil de la classe et l'orgueil du
sexe ; celui-ci beaucoup plus mauvais, beaucoup plus persistant,
beaucoup plus farouche que l'autre ; cet orgueil masculin, ce sentiment
de la supériorité masculine est dans un grand nombre
d'esprits, et dans beaucoup qui ne l'avouent pas ; il se glisse dans
les meilleures âmes, et l'on peut dire qu'il est enfoui dans les
replis les plus profonds de notre coeur. Oui, messieurs, faisons notre
confession; dans le coeur des meilleurs d'entre nous, il y a un sultan (rires
nombreux) ; et c'est surtout des Français que cela est vrai.
Je n'oserais pas le dire, si, depuis bien longtemps, les moralistes qui
nous observent, qui ont analysé notre caractère,
n'avaient écrit qu'en France il y a toujours, sous les dehors de
la galanterie la plus exquise, un secret mépris de l'homme pour
la femme. C'est vraiment là un trait du caractère
français, c'est un je ne sais quoi de fatuité que les
plus civilisés d'entre nous portent en eux-mêmes :
tranchons le mot, c'est l'orgueil du mâle (rires).
Voilà un premier obstacle à l'égalisation des
conditions d'enseignement pour les deux sexes. Il en existe
un second, qui n'est pas moins grave, et celui-là, il vient de
vous, mesdames, car cette opinion qu'ont les hommes de leur
supériorité intellectuelle, c'est vous qui l'encouragez
tous les jours, c'est vous qui la ratifiez (rires). Oui... oui,
mesdames, je le sais, vous la ratifiez, vous êtes sur ce
point-là en plébiscite perpétuel. (Applaudissements
et rires.)
Vous acceptez ce que j'appellerai, non pas votre
servitude, mais, pour prendre un mot très juste, qui est celui
de Stuart Mill, vous acceptez cet assujettissement de la femme
qui se fonde sur son infériorité intellectuelle, et on
vous l'a tant répété, et vous l'avez tant entendu
dire, que vous avez fini par le croire. Eh bien, vous avez tort,
mesdames, croyez-moi, et, si nous en avions le temps, je vous le
prouverais.
Lisez du moins le livre de M. Stuart Mill sur l'assujettissement
des femmes, il faut que vous le lisiez toutes : c'est le
commencement de la sagesse ; il vous apprendra que vous avez les
mêmes facultés que les hommes. Les hommes disent le
contraire, mais en vérité, comment le savent-ils ? C'est
une chose qui me surpasse. Diderot disait : Quand on parle des
femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel, et secouer sur son
papier la poussière des ailes d'un papillon ; c'est une
précaution que ne prennent pas, en général, les
hommes, quand ils parlent des femmes ; non ! ils ont tous une opinion
exorbitante sur ce point.
Les femmes, dites-vous, sont ceci et cela. Mais, mon
cher Monsieur, qu'en savez-vous ? pour juger ainsi toutes les femmes,
est-ce que vous les connaissez ? Vous en connaissez une,
peut-être, et encore ! (Rires.)
Apprenez qu'il est impossible de dire des femmes,
êtres complexes, multiples, délicats, pleins de
transformations et d'imprévu, de dire : elles sont ceci ou cela
; il est impossible de dire, dans l'état actuel de leur
éducation, qu'elles ne seront pas autre chose, quand on les
élèvera différemment. Par conséquent, dans
l'ignorance où nous sommes des véritables aptitudes de la
femme, nous n'avons pas le droit de la mutiler. (Applaudissements).
L'expérience, d'ailleurs, démontre le
contraire de ce préjugé français ; et c'est encore
l'Amérique qui nous en fournit la preuve. M. Hippeau est
allé à Boston, à Philadelphie, à New-York;
il a visité des établissements dans lesquels sont
réunies des jeunes filles destinées aux hautes
études ; des établissements mixtes où les jeunes
filles et les jeunes garçons, par un phénomène
extraordinaire, sont réunis sous l'oeil d'un même
maître, et cela sans aucun inconvénient pour la morale, -
il faut le dire à l'honneur de cette race américaine que
nous traitons parfois de si haut, que nous jugeons de loin un peu
sauvage. En France, on a considéré comme un grand
progrès de supprimer les écoles mixtes. En
Amérique, la femme est tellement respectée qu'elle peut
aller seule de Saint-Louis à New-York sans courir le risque
d'une offense, tandis que chez nous une mère ne laisserait pas
aller sa fille de la Bastille à la Madeleine avec la même
confiance. (Rires.)
Dans ces écoles dont je vous parlais tout à
l'heure, 12 ou 1500 jeunes gens des deux sexes se livrent aux
mêmes études ; heureux sujet de comparaison : M. Hippeau
l'a faite avec soin, il a voulu tout voir, s'informer de tout; et,
après avoir interrogé les professeurs et les
élèves, il déclare qu'il est impossible de
reconnaître une différence quelconque entre les aptitudes
de la jeune fille et celles du jeune homme ; qu'ils sont égaux
en intelligence, qu'il y a des élèves forts et des
élèves faibles dans les deux sexes, en proportion
égale ; et j'en conclus que l'expérience est faite, et
que l'égalité d'éducation n'est pas seulement un
droit pour les deux classes, mais aussi pour les deux sexes. C'est,
à mon avis, dans cette limite que le problème posé
aujourd'hui, de l'égalité de la femme avec l'homme,
devrait être restreint. Procédons par ordre,
commençons la réforme par le commencement; on nous dit
qu'il faut donner aux femmes les mêmes droits, les mêmes
fonctions ; je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir ; je me
contente de revendiquer pour elles ce qui est leur droit, ce qu'on veut
leur donner aujourd'hui, et le libre concours fera le reste.
Les femmes américaines se montrent du reste
très propres à certaines fonctions. M. Hippeau raconte
qu'il eut l'honneur d'être présenté à une
doctoresse de médecine de Philadelphie, et c'était un
excellent médecin, très bien occupé, très
bien payé. Il y a 800 femmes médecins en Amérique,
200 000 institutrices, et cela prouve jusqu'à l'évidence
que, du moment où les femmes auront droit à une
éducation complète, semblable à celle des hommes,
leurs facultés se développeront, et l'on s'apercevra
qu'elles les ont égales à celles des hommes. (Applaudissements.)
Mon Dieu, mesdames, si je réclame cette
égalité, c'est bien moins pour vous que pour nous,
hommes. Je sais que plus d'une femme me répond, à part
elle : Mais à quoi bon toutes ces connaissances, tout ce savoir,
toutes ces études ? à quoi bon ? Je pourrais
répondre : à élever vos enfants, et ce serait une
bonne réponse, mais comme elle est banale, j'aime mieux dire:
à élever vos maris. (Applaudissements et rires.)
L'égalité d'éducation, c'est
l'unité reconstituée dans la famille.
Il y a aujourd'hui une barrière entre la femme et
l'homme, entre l'épouse et le mari, ce qui fait que beaucoup de
mariages, harmonieux en apparence, recouvrent les plus profondes
différences d'opinion, de goûts, de sentiments; mais alors
ce n'est plus un vrai mariage, car le vrai mariage, messieurs, c'est le
mariage des âmes. Eh bien, dites-moi s'il est fréquent ce
mariage des âmes ? dites-moi s'il y a beaucoup d'époux
unis par les idées, par les sentiments, par les opinions ? Il se
rencontre beaucoup de ménages où les deux époux
sont d'accord sur toutes les choses extérieures, où il y
a communauté absolue entre eux sur les intérêts
communs; mais quant aux pensers intimes et aux sentiments, qui sont le
tout de l'être humain, ils sont aussi étrangers l'un
à l'autre que s'ils n'étaient que de simples
connaissances. (Applaudissements.)
Voilà pour les ménages aisés. Mais
dans les ménages pauvres, quelles ressources, si quelque savoir
reliait la femme à son mari! Au lieu du foyer
déserté, ce serait le foyer éclairé,
animé par la causerie, embelli par la lecture, le rayon du
soleil qui colore la triste et douloureuse réalité.
Condorcet l'avait bien compris, et il disait : que
l'égalité d'éducation ferait de la femme de
l'ouvrier, en même temps que la gardienne du foyer, la gardienne
du commun savoir. (Très bien! très bien!)
Dans tous les cas, il faut bien s'entendre, et bien
comprendre que ce problème de l'éducation de la femme se
rattache au problème même de l'existence de la
société actuelle.
Aujourd'hui, il y a une lutte sourde, mais persistante
entre la société d'autrefois, l'ancien régime avec
son édifice de regrets, de croyances et d'institutions qui
n'acceptent pas la démocratie moderne, et la
société qui procède de la Révolution
française ; il y a parmi nous un ancien régime toujours
persistant, actif, et quand celte lutte, qui est le fond même de
l'anarchie moderne, quand cette lutte intime sera finie, la lutte
politique sera terminée du même coup. Or, dans ce combat,
la femme ne peut pas être neutre ; les optimistes, qui ne veulent
pas voir le fond des choses, peuvent se figurer que le rôle de la
femme est nul, qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils
ne s'aperçoivent pas du secret et persistant appui qu'elle
apporte à cette société qui s'en va et que nous
voulons chasser sans retour. (Applaudissements.)
C'était bien là la pensée, à
une époque récente, d'un ministre, dont je puis bien dire
un peu de bien, maintenant qu'il est tombé, l'ayant beaucoup
attaqué quand il était debout. Quand M. Duruy voulut
fonder l'enseignement laïque des femmes, vous souvenez-vous de
cette clameur d'évêques, de celte résistance qui le
fit reculer et qui entrava son oeuvre? Que cet exemple soit pour nous
un enseignement ; les évêques le savent bien : celui qui
tient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient
l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari ; non point peut-être
le mari jeune, emporté par l'orage des passions, mais le mari
fatigué ou déçu par la vie. (Nombreux
applaudissements.)
C'est pour cela que l'Église veut retenir la femme,
et c'est aussi pour cela qu'il faut que la démocratie la lui
enlève ; il faut que la démocratie choisisse, sous peine
de mort; il faut choisir, Citoyens : il faut que la femme appartienne
à la Science, ou qu'elle appartienne à l'Église. (Applaudissements
répétés.) |