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CE QUE LA VIE SIGNIFIE POUR MOI Jack London - 1906 |

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Sans doute le plus beau, le plus souvent reproduit,
traduit ou cité, de tous les textes socialistes de Jack London.
Paru en mars 1906 dans la rubrique « What Life Means to Me
», ouverte chaque mois par le magazine Cosmopolitan à des
personnalités de la politique, des lettres et des arts.
Recueilli aussitôt sous forme de brochure, il a été
diffusé de façon massive par The Intercollegiate
Socialist Society (organisation chargée de la propagande
socialiste dans les universités) dont London était
le président et, avec U. Sinclair, le co-fondateur.
Je suis né dans la classe ouvrière. J'ai
découvert de bonne heure l'enthousiasme, l'ambition, les
idéaux; et les satisfaire devint le problème de ma vie
d'enfant. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je
n'avais pas de vue sur l'extérieur mais seulement sur ce qui se
trouvait au-dessus. Ma place dans la société était
tout à fait au bas de l'échelle. A ce niveau la vie
n'offrait rien que de sordide et misérable, aussi bien pour la
chair que pour l'esprit; car la chair et l'esprit y étaient
pareillement affamés et torturés.
Au-dessus de moi s'élevait l'édifice
colossal de la société, et à mes yeux le seul
moyen de m'en sortir, c'était d'y accéder. C'est donc
dans cet édifice que j'ai résolu de bonne heure de
monter. Aux étages supérieurs, les hommes portaient des
vêtements noirs et des chemises amidonnées, les femmes des
robes magnifiques. Il y avait également de bonnes choses
à manger, et à profusion. Cela pour la chair. Maintenant,
il y avait les choses de l'esprit. Loin au-dessus de moi, je le savais;
régnaient les générosités de l'esprit, la
pensée nette et noble, une vive intellectualité. Je
savais tout cela parce que je lisais les romans de la « Seaside
Library » dans lesquels, à l'exception des chenapans et
des aventurières, tous les hommes et toutes les femmes n'avaient
que de belles pensées, parlaient une belle langue et
accomplissaient des actions magnifiques. Bref, j'admettais comme une
chose évidente qu'au-dessus de moi tout était beau,
noble, aimable, qu'il y avait tout ce qui donne de la
respectabilité et de la dignité à la vie, tout ce
qui fait que la vie mérite d'être vécue, tout ce
qui vous paie de vos efforts et vous console de vos malheurs.
Mais cette ascension n'est pas particulièrement
facile pour celui qui appartient à la classe ouvrière -
en particulier s'il est handicapé par ses idéaux et ses
illusions. Je vivais en Californie sur un ranch et je me mis
énergiquement à chercher un endroit où appuyer mon
échelle. De bonne heure, je me renseignai sur le taux
d'intérêt de l'argent, et torturai mon cerveau d'enfant
à essayer de comprendre les vertus et l'excellence de cette
remarquable invention de l'homme, les intérêts
composés. De plus, je m'informai des taux courants de salaires
pour les travailleurs de tous les âges, et du coût de la
vie. En partant de ces données, j'arrivai à la conclusion
que si je me mettais sur-le-champ à travailler et à
économiser jusqu'à l'âge de trente ans, je pourrais
alors m'arrêter de travailler et me mettre à participer
dans une large mesure aux délices et aux bienfaits qui
s'offriraient à moi à un échelon plus
élevé de la société. Naturellement,
j'étais fermement décidé à ne pas me
marier, tandis que j'oubliais complètement d'envisager ce
terrible écueil générateur de désastre pour
la classe laborieuse : la maladie.
Mais la vitalité qu'il y avait en moi exigeait plus
qu'une existence mesquine d'économie sordide, de parcimonie. Si
bien qu'à l'âge de dix ans, je devins marchand de journaux
dans les rues d'une ville, et me retrouvai avec une façon
nouvelle de regarder les choses qui se trouvaient au-dessus de moi.
J'étais toujours entouré des mêmes choses sordides
et misérables, et au-dessus de moi se trouvait toujours le
même paradis attendant que j'y monte; mais l'échelle y
donnant accès n'était plus la même. C'était
désormais l'échelle des affaires. Pourquoi mettre de
l'argent de côté et investir mes économies en fonds
d'État lorsque, en achetant deux journaux pour cinq cents, je
pouvais, en un tour de main, les revendre dix cents et doubler ainsi
mon capital? L'échelle des affaires était
l'échelle qui me convenait, et je me voyais déjà
devenu un prince du commerce, chauve et arrivé.
Tant pis pour ces visions d'avenir! A l'âge de seize
ans je méritais déjà le titre de « prince
». Mais il m'avait été décerné par un
gang de coupe-jarrets et de voleurs, qui m'appelaient « Le prince
des pilleurs d'huîtres ». Dès cet instant, j'avais
gravi le premier échelon de l'échelle des affaires.
J'étais un capitaliste. J'étais propriétaire d'un
bateau et d'un matériel complet de pilleur d'huîtres.
J'avais commencé à exploiter mes semblables. J'avais un
équipage d'un homme. En ma qualité de capitaine et de
propriétaire je prenais les deux tiers du butin, j'en donnais
à l'équipage un tiers, bien que cet équipage ait
travaillé exactement aussi durement que moi et ait tout autant
risqué sa vie et sa liberté.
Je ne gravis pas plus haut que ce degré unique
l'échelle des affaires. Une nuit j'ai effectué un raid
sur les pêcheurs chinois. Les cordages et les filets valaient des
dollars et des cents. C'était du vol, je le reconnais, mais
c'était précisément l'esprit du capitalisme. Le
capitaliste s'empare des possessions de ses semblables au moyen d'un
rabais, d'un abus de confiance ou bien en achetant des sénateurs
et des juges devant la Cour suprême. Seulement je n'y mettais pas
de formes. C'était la seule différence. Je me servais
d'un revolver.
Mais cette nuit-là mon équipage était
composé de ces hommes inefficaces contre lesquels le capitaliste
a coutume de fulminer parce que, en vérité, ils
augmentent les dépenses et diminuent les dividendes. Mon
équipage avait les deux défauts. Quant à son
absence de soin, elle était telle qu'il mit le feu à la
grand voile qui fut complètement détruite. Il n'y eut pas
le moindre dividende cette nuit-là et les pêcheurs chinois
s'enrichirent des filets et des cordages que nous n'avons pas pris.
J'étais en faillite, car j'étais absolument incapable de
payer les soixante-cinq dollars qui auraient été
nécessaires à l'achat d'une voile neuve. Je laissai mon
bateau à l'ancre et partis à bord d'un bateau pirate de
la baie opérer un raid sur le Sacremento. Pendant ce voyage, un
autre gang de pirates de la baie fit un raid sur mon bateau. Ils
s'emparèrent de tout, même des ancres; et par la suite,
quand je récupérai la coque, partie à la
dérive, je la vendis pour vingt dollars. J'avais glissé
de l'unique échelon que j'avais réussi à gravir,
et je n'ai jamais plus essayé de monter à
l'échelle.
A partir de ce moment j'ai été
exploité sans merci par d'autres capitalistes. J'avais les
muscles, ils en tiraient de l'argent tandis que je n'en tirais
moi-même que des moyens d'existence très médiocres.
J'étais matelot devant le mât, débardeur,
manoeuvre. Je travaillais dans des usines de conserves, des fabriques,
des blanchisseries; je tondais des gazons, nettoyais des tapis, lavais
des vitres. Et je n'obtenais Jamais le produit intégral de mon
labeur. Je regardais la fille du propriétaire de l'usine de
conserves, dans sa voilure, et je savais que c'était en partie
mes muscles qui contribuaient à faire avancer cette voiture sur
ses roues caoutchoutées. Je regardais le fils du
propriétaire de la fabrique, qui se rendait à
l'université, et je savais que c'étaient mes muscles qui
contribuaient, en partie, à payer le vin qu'il buvait et les
distractions qu'il prenait avec ses camarades.
Mais cela ne m'inspirait aucune rancoeur. Tout cela
faisait partie du jeu. Ils étaient les gens forts. Très
bien, j'étais fort. Je me fraierais un chemin pour trouver une
place parmi eux et tirer de l'argent des muscles des autres hommes. Le
travail ne me faisait pas peur. J'adorais le travail pénible. Je
m'y plongerais et travaillerais plus dur que jamais, et je ne tarderais
pas à devenir l'un des piliers de la société.
Et à ce moment précis, comme par chance, je
trouvai un employeur qui était dans le même état
d'esprit. Je désirais travailler, et il allait plus loin encore
que de désirer me faire travailler. Je croyais que j'apprenais
un métier. En réalité j'avais remplacé deux
hommes. Je croyais qu'il était en train de faire de moi un
électricien; en fait, je lui faisais gagner cinquante dollars
par mois. Les deux hommes que j'avais remplacés recevaient
chacun quarante dollars par mois; je faisais leur travail à tous
les deux pour trente dollars par mois.
Cet employeur m'a presque tué de travail. Un homme
peut aimer les huîtres, mais trop d'huîtres le
détourneront de ce régime particulier. De même avec
moi. Trop de travail m'écoeurait. Je ne voulais plus entendre
parler de travail. Je fuyai mon emploi. Je devins un vagabond, je
mendiai de porte en porte le moyen de continuer mon chemin, j'errai
dans tous les États-Unis, en suant sang et eau dans les taudis
et les prisons.
J'étais né dans la classe laborieuse et
à l'âge de dix-huit ans, je me trouvais en dessous de mon
point de départ. J'étais dans la cave de la
société, dans les profondeurs souterraines de la
misère dont il n'est ni plaisant ni convenable de parler.
J'étais dans la fosse, les abîmes, la fosse d'aisance
humaine, les abattoirs et le charnier de notre civilisation.
C'était la partie de l'édifice de la
société que la société choisit d'ignorer.
Le manque de place m'oblige ici à l'ignorer aussi, mais je dirai
seulement que ce que j'ai vu là m'a causé une peur
terrible.
J'avais peur de penser. Je voyais à nu les
éléments simples de la civilisation compliquée
dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et
d'abri. Afin d'obtenir de la nourriture et un abri, l'homme vend des
choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son
universalité, le représentant du peuple, avec
naturellement des exceptions, vend la confiance qu'il inspire; en
même temps, presque tous vendent également leur honneur.
Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens
sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair.
Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et
vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce
sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des
muscles, à vendre.
Mais il y a une différence, une différence
vitale. Les souliers, la confiance, l'honneur, ont une façon de
se renouveler. Ce sont des stocks impérissables. Par contre, les
muscles ne se renouvellent pas. A mesure que le marchand vend ses
souliers, il renouvelle son stock. Mais il n'y a pas de moyen de
renouveler le stock de force musculaire du travailleur. Plus il en
vend, moins il lui en reste. C'est sa seule marchandise, et chaque
jour, son stock diminue. A la fin, s'il n'est pas mort auparavant, il
n'a plus rien à vendre, et il plie boutique. C'est un failli du
muscle, il ne lui reste plus qu'à descendre dans la cave de la
société pour y mourir misérablement.
J'ai appris, ensuite, que le cerveau était
également une marchandise. Lui aussi est différent du
muscle. Un vendeur de cerveau est encore dans sa prime jeunesse quand
il n'a que cinquante ou soixante ans, et ses salaires atteignent des
taux plus élevés que jamais. Mais un travailleur est
épuisé ou rompu à quarante-cinq ou cinquante ans.
Je suis allé dans la cave de la société, et je
n'aime pas cet endroit pour y habiter. Les tuyaux d'arrivée
d'eau et de vidange ne sont pas en bon état, l'air n'est pas
sain à respirer. Si je ne peux pas vivre à l'étage
de la réception de la société, je peux, en tout
cas, essayer le grenier. C'est vrai, là, le régime est
peu abondant, mais, au moins, l'air est pur. Si bien que j'ai
décidé de ne plus vendre de muscle et de devenir marchand
de cerveau.
Les socialistes étaient révolutionnaires,
dans la mesure où ils luttaient pour renverser la
société telle qu'elle existe actuellement, et avec des
matériaux, construire la société de l'avenir. Moi
aussi, j'étais socialiste et révolutionnaire. J'ai
adhéré aux groupes de révolutionnaires ouvriers et
intellectuels, j'ai pris pour la première fois contact avec la
vie intellectuelle. J'ai trouvé là des intelligences
pénétrantes et de brillants esprits, car j'ai fait la
connaissance de membres de la classe ouvrière qui, bien qu'ayant
les mains calleuses, avaient un cerveau solide et alerte; des
prédicateurs défroqués ayant une conception trop
large du christianisme pour faire partie d'aucune congrégation
d'adorateurs de Mammon; des professeurs victimes de l'asservissement de
l'université à la classe dirigeante et chassés
parce qu'ils se hâtaient trop d'étendre leurs
connaissances en essayant de les appliquer aux affaires de
l'humanité. J'ai
aussi trouvé là une foi chaleureuse dans l'idéalisme
humain et rayonnant, les douceurs de l'altruisme, du renoncement et du
martyre - tout ce qu'il y a de splendide et de stimulant dans l'esprit.
Là, la vie était propre, noble et en mouvement. Là,
la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse; et
j'étais heureux d'être vivant. J'étais en contact
avec de grandes âmes qui mettaient la chair et l'esprit bien au-dessus
des dollars et des cents et pour qui le faible cri plaintif de l'enfant
des faubourgs mourant de faim avait plus d'importance que tous les ambitieux
problèmes de l'expansion commerciale et de la suprématie
mondiale. Autour de moi, il n'était question que de buts nobles
à atteindre, d'efforts courageux, mes journées et mes nuits
n'étaient que soleil et lumière des étoiles, feu
et rosée, avec, devant mes yeux, brûlant et rayonnant sans
cesse, le saint Graal, le Graal du Christ, l'humanité chaude, depuis
longtemps souffrante et maltraitée, qu'il convenait de secourir
et finalement de sauver.
Et moi, pauvre fou, je prenais tout cela comme un simple
avant-goût des délices que je trouverais plus haut,
au-dessus de moi, dans la société. J'avais perdu bien des
illusions depuis l'époque où je lisais les romans de la
« Seaside Library » dans un ranch de Californie. Je devais
en perdre encore beaucoup parmi celles que j'avais conservées.
Comme marchand de cerveau, j'ai remporté du
succès. La société m'ouvrit ses portes toutes
grandes. J'entrai directement à l'étage du salon, et mes
désillusions firent de rapides progrès. Je dînai
avec les maîtres de la société, avec les
épouses et les filles de ces maîtres de la
société. Les femmes étaient magnifiquement
habillées, je le reconnais; mais je fus naïvement surpris
de m'apercevoir qu'elles étaient faites de la même argile
que toutes les autres femmes que j'avais connues tout en bas de
l'échelle, dans la cave. « L'épouse du colonel et
Judy O'Grady étaient soeurs sous leurs peaux » - et leurs
robes.
Ce n'était pas cela, toutefois, autant que leur
matérialisme, qui me choquait. C'est exact, ces femmes
magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur des
charmants petits idéaux et de chers petits problèmes
moraux; mais en dépit de ces bavardages, la note dominante de
leur vie était matérialiste. Et elles étaient si
sentimentalement égoïstes! Elles participaient à
toutes sortes de charmantes petites oeuvres de charité, elles le
faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu'elles
mangeaient et les magnifiques robes qu'elles portaient, était
payé par des dividendes tachés de sang versé par
la main-d'oeuvre enfantine, fruit du travail intensif, et même de
la prostitution. Lorsque j'énonçais ces faits, croyant
dans mon innocence que ces soeurs de Judy O'Grady allaient sur-le-champ
se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux
souillés de sang, elles s'énervaient au contraire,
s'irritaient, et me lisaient des prêches sur l'absence d'esprit
d'économie, la boisson, et la dépravation innée
qui sont à l'origine de tous les malheurs dans la cave de la
société. Quand je répondais que je voyais
très bien comment l'absence d'esprit d'économie,
l'intempérance et la dépravation d'un enfant de six ans
à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les
nuits pendant douze heures dans une filature de coton des États
du sud, ces soeurs de Judy O'Grady se sont attaquées à ma
vie privée et m'ont traité d'« agitateur »,
comme si, en vérité, cela avait mis fin à la
discussion.
Et je ne m'en suis pas mieux tiré avec les
maîtres en personne. Je m'attendais à trouver des hommes
propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles,
vivants. Je me suis trouvé parmi des hommes occupant des postes
élevés - prédicateurs, politiciens, gens
d'affaires, professeurs, journalistes. J'ai mangé de la viande,
bu du vin, avec eux, été avec eux en automobile, et je
les ai étudiés. C'est vrai, j'en ai trouvé
beaucoup qui étaient propres et nobles; mais à part
quelques rares exceptions, ils n'étaient pas vivants. Je crois
vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux
mains. Là où ils n'étaient pas vivants parce que
pourris, vivant d'une vie malpropre, ils étaient simplement des
morts non enterrés, - propres et nobles, comme des momies bien
conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre
d'idées je peux faire spécialement mention des
professeurs que j'ai rencontrés, des hommes qui réalisent
cet idéal de l'université décadente, «la
poursuite sans passion de l'intelligence sans passion ».
J'ai connu des hommes qui invoquaient le nom du Prince de
la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des
fusils dans les mains de détectives privés pour qu'ils
s'en servent pour descendre les grévistes dans leurs propres
usines. J'ai connu des hommes bouleversés d'indignation devant
la brutalité des matches de boxe, qui participaient à la
falsification des aliments qui tuent chaque année plus d'enfants
que le sanglant Hérode lui-même.
J'ai parlé dans des hôtels, des clubs, des
maisons particulières, des compartiments de chemins de fer, sur
le pont de paquebots avec des capitaines d'industrie et je me suis
étonné du peu de chemin qu'ils avaient parcouru dans le
royaume de l'intellect. Par contre, j'ai découvert que leur
intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était
anormalement développé. J'ai également
découvert que leur moralité, quand il s'agissait
d'affaires, était nulle.
Ce gentleman délicat, au physique aristocratique,
était un directeur homme de paille, un jouet entre les mains de
sociétés qui volaient secrètement les veuves et
les orphelins. Ce monsieur, qui collectionnait les belles
éditions, qui était un mécène
littéraire, subissait le chantage du patron mafflu et aux
épais sourcils noirs d'un groupement faisant de la politique
municipale. Cet homme publiait un journal insérant de la
publicité pour des spécialités pharmaceutiques, il
n'osait pas imprimer ta vérité sur ces produits par
crainte de perdre ses recettes. Il m'a traité de chenapan
démagogue parce que je lui avais dit que son économie
politique datait de l'Antiquité et sa biologie de Pline.
Ce sénateur était le Jouet, l'esclave, du
chef d'un important groupement politique, sans aucune éducation,
une marionnette entre ses mains. Ce gouverneur et ce juge à la
Cour suprême se trouvaient dans le même cas. Et tous les
trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport
gratuits. Cet homme, qui parlait avec sobriété et
sérieux des beautés de l'idéalisme et de la
bonté de Dieu, venait à peine de trahir ses camarades
dans la conclusion d'une affaire. Cet homme, pilier de l'Église
et important soutien des missions étrangères, faisait
travailler dix heures par jour ses demoiselles de magasins pour un
salaire de famine, et, de ce fait, encourageait la prostitution. Cet
homme, qui subventionnait des chaires dans des universités, se
parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents.
Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de
chrétien en accordant un rabais à un capitaine
d'industrie qui était engagé avec un autre capitaine
d'industrie dans une lutte à mort.
C'est la même chose partout, crime et trahison,
trahison et crime - des hommes qui sont vivants, mais qui ne sont ni
propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles mais qui ne
sont pas vivants. Il y a maintenant la grande masse sans espoir, qui
n'est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche
pas activement ni délibérément. Mais elle
pèche par passivité et ignorance en acceptant
l'immoralité générale et en en profitant. Si elle
était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle
refuserait de prendre sa part des profits de la trahison et du crime.
Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de
vivre à l'étage du salon dans la société.
Intellectuellement j'étais excédé. Moralement et
spirituellement, j'étais écoeuré. Je me rappelais
mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs
défroqués, mes professeurs congédiés, et
les travailleurs à l'esprit clair, ayant la conscience de
classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits de
lumière des étoiles, où la vie était une
merveille sauvage et douée, un paradis spirituel d'aventure
altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi toujours
brûlant et étincelant, le saint Graal.
Si bien que je suis retourné à la classe
ouvrière, dans laquelle je suis né, à laquelle
j'appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L'imposant édifice
de la société qui s'élève au-dessus de ma
tête ne recèle pour moi rien de délectable. C'est
la fondation de cet édifice qui m'intéresse. Là je
me contente de travailler, le levier à la main, au coude
à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les
travailleurs ayant la conscience de leur classe, en prenant de temps
à autre une prise solide pour secouer tout l'édifice. Un
jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques
leviers de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces
vivants pourris et ces morts sans sépulture, son
égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide.
Alors, nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle
habitation pour l'humanité, dans laquelle il n'y aura pas
d'étage de salon, où toutes les pièces seront
claires et aérées, et où l'air qu'on y respire
sera propre, noble et vivant. Telles sont
mes perspectives. J'aspire à l'avènement d'une
époque où l'homme réalisera des progrès
d'une plus grande valeur et plus élevés que son ventre,
où il y aura pour pousser les hommes à l'action un
stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur
estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l'excellence
de l'espèce humaine. Je crois que la délicatesse
spirituelle et l'altruisme triompheront de la gloutonnerie
grossière qui règne aujourd'hui. Et en dernier lieu, ma
confiance va à la classe ouvrière. Comme a dit un
Français : « L'escalier du temps résonne sans cesse
du bruit des sabots qui montent, et des souliers vernis qui descendent.
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