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LES MOTS-TOCSIN - Mai 2007

 

 

 

 

 

M. l'Inspecteur Général CLARAC, lors d'un stage de Sèvres, a entretenu les stagiaires de l'explication de textes. Exercice difficile, clé de voûte de notre enseignement, épreuve redoutable qui, mieux qu'une autre, permet de juger la nature d'un esprit, certes l'explication de textes est tout cela, mais elle est aussi une des plus pures joies littéraires. Cet effort pour saisir la plus délicate nuance de pensée, pour montrer par quel travail secret la forme belle exprime sensations ou idées sans les trahir en leur donnant un caractère d'éternité, cette participation intime au travail de création donnent quand ils sont couronnés de succès un plaisir véritable.

On n'en saurait douter en écoutant M. Clarac: sa voix chaude et timbrée qui lit le texte de façon si expressive l'explique déjà par une simple lecture el souligne les plus beaux passages, et, par la suite, l'interprétation à la fois si vigoureuse et si fine permet de goûter toutes les nuances d'expression sans rien perdre de l'unité du texte.

 

E. HATINGUAIS,

Inspectrice générale
 de l'Instruction Publique,

 

Directrice du Centre international
d'Etudes pédagogiques de Sèvres.

 

 

 

 

 

L'EXPLICATION FRANÇAISE

 

 

 

LA PREPARATION DE L'ELEVE.

 


     La beauté des grandes œuvres n'est pas à leur surface. Il faut les creuser pour la découvrir. L'explication française, étude en profondeur, répond exactement à cet objet. N'allons pas croire toutefois qu'elle constitue le seul moyen d'exploration des textes dont nous disposions dans nos classes. Pratiquée exclusivement, elle risquerait même de lasser les enfants, et, en les retenant sur des problèmes de détail, de les rendre un peu myopes. D'ailleurs, tout se tient dans une œuvre : isolée, la plus belle de ses pages n'a plus de sens ou n'a plus son vrai sens. Cela est évident pour une scène de théâtre ou pour un chapitre de roman. Mais un portrait de La Bruyère, un poème de Baudelaire sont aussi parties d'un ensemble et ne prennent leur valeur qu'à la place que l'auteur leur a donnée dans l'architecture de son recueil. Le géographe qui veut étudier un terrain commence par monter sur une hauteur d'où il en découvre les grandes lignes, puis il le parcourt à pas lents, son petit marteau à la main. L'explication alternera donc, comme le prévoient les programmes, avec les lectures suivies et dirigées, les comptes rendus de lectures, les exposés oraux ou écrits, les discussions conduites par le maître et auxquelles tous les élèves prennent part.

    

     Précisément parce que c'est un exercice très difficile et qui ne doit porter que sur des textes d'une richesse et d'une beauté exceptionnelles, sur des textes sacrés, je souhaiterais pour ma part que dans nos classes on se gardât de la profaner. Annoncée plusieurs jours à l'avance, préparée avec soin, l'explication occuperait dans la trame du travail scolaire une place privilégiée. Précédée et suivie de larges reconnaissances, combinée avec les études d'ensemble, elle ne doit jamais être confondue avec elles. Elle a son objet propre, à nul autre semblable, qui est de dégager d'un texte court mais essentiel tout ce qu'il recèle de sens et de beauté.

      

     Je voudrais me garder de tout dogmatisme. L'explication est, à coup sûr, le plus personnel des exercices littéraires ; elle exige des professeurs et des élèves qu'ils s'y engagent avec tontes les ressources de leur esprit et de leur cœur. Elle ne saurait donc être conduite que dans une atmosphère de liberté et de spontanéité. On n'a pas le droit de dire à propos d'une page, quelle qu'elle soit : « C'est ainsi, et non autrement, qu'il faut l'expliquer ». Il y a, j'en conviens, bien des manières, également bonnes, d'expliquer un texte. Mais vous m'accorderez qu'il y a aussi bien des manières, également mauvaises, de ne pas l'expliquer.

    

     Lorsque Ferdinand Brunot, lorsque Gustave Lanson (je prononce avec respect le nom de ces maîtres de ma génération, trop méconnus aujourd'hui, et qui étaient de si grands lettrés, qui aimaient tant les textes, qui savaient si bien entrer dans les textes), lorsque Brunot, lorsque Lanson, effrayés de voir que les études littéraires devenaient je ne sais quelle jonglerie avec des concepts sans réalité, ont dit : « Il faut ramener les élèves aux textes ; il faut que la substance de l'enseignement du français soit tirée des textes mêmes », ils ont imaginé l'explication telle que nous essayons de la définir. Ils voulaient qu'elle fût, au delà des formules apprises, un effort patient, modeste, fervent pour entrer en contact direct avec la pensée, avec la sensibilité, avec le génie créateur des grands écrivains. On trahit donc leur intention profonde lorsque on veut à tout prix retrouver purement et simplement dans chaque texte la confirmation des idées toutes faites qu'ils entendaient proscrire.

    

     « Nous allons expliquer cette page, dit-on parfois, mais il nous faut d'abord la rattacher à l'auteur, la rattacher à l'époque ». Rattacher à l'auteur, rattacher à l'époque, ce ne sont, j'en ai peur, que de subtils détours pour rappeler, avant même que l'explication ne commence, les formules consacrées par lesquelles l'auteur et l'époque sont ordinairement définis. Une fois ces formules posées, il faudra que, de gré ou de force, le texte se plie à elles. Si d'aventure il s'avisait de ne pas les confirmer, on saurait bien le ramener à la raison et interpréter ce qu'a dit l'auteur à la lumière de ce qu'il aurait dû dire.

    

     J'entendais récemment « expliquer » la fameuse page de l'Esprit des lois sur l'esclavage des nègres. Mais, avant de l'aborder, on crut devoir définir Montesquieu. « Montesquieu, c'est bien simple. Il appartient à la première moitié du XVIIIe siècle. Le XVIIe siècle s'était consacré à l'étude du cœur humain. La deuxième moitié du XVIIIe siècle, ce sera le retour à la sensibilité, aux épanchements. Entre Racine et Rousseau, entre la poésie des passions et le goût des larmes, la première moitié du XVIIIe siècle marque le règne de l'intelligence et de la froide raison. Montesquieu est donc un pur intellectuel. Par conséquent, il est incapable d'émotion. D'ailleurs, tout le prouve. N'a-t-il pas écrit : Je

n'ai jamais éprouvé de chagrin (on fait un contre-sens sur le mot chagrin qui veut dire dépit) qu'une heure de lecture n'ait dissipé ? N'a-t-il pas disséqué des grenouilles ? Bref, il est évident qu'il n'avait aucune espèce de sensibilité. Or, ici, il va aborder un problème qui exigerait d'être traité avec pitié et humanité ; mais vous allez voir que ce problème, il ne le prendra pas au sérieux. En effet, il va recourir à l'ironie. Il va rire de ce qui est tragique. »

     

     Je m'amuse un peu à mon tour. Mais, au fond, c'est bien là à peu près ce que j'ai entendu. Et ainsi, l'on se contraignait d'avance à ne voir qu'un jeu dans cette page d'une émotion d'autant plus puissante qu'elle est plus contenue, dans cette ironie sons laquelle gronde l'indignation. En posant une formule à priori, de la meilleure foi du monde on faussait le jeu, les dés étaient pipés.

    

      Plus récemment encore, j'entendais une élève, une bonne élève (ce ne sont pas les plus mauvaises, d'ordinaire, qu'on interroge un jour d'inspection) expliquer l'Isolement. Avant de lire le premier vers du poème, elle crut devoir rappeler ce qu'elle savait de Lamartine. «Lamartine, c'est un disciple de Chateaubriand ; Lamartine, c'est René, un René qui écrit en vers. Il a donc le mal du siècle. Et c'est le mal du siècle que nous allons étudier dans l'Isolement. »

    

     Alors j'ai fait ce que je ne devrais jamais faire, mais ce que je ferai, je crois, et je m'en excuse, jusqu'à ma dernière inspection, je suis intervenu : « Où voyez-vous le mal du siècle dans l'Isolement ? - Mais, Monsieur, Lamartine est triste; par conséquent, il a le mal du siècle. - Mais n'a-t-il pas une raison personnelle d'être triste ? - Je ne sais pas. »

    

     « Je ne sais pas ». Vous entendez bien. Cette jeune fille avait étudié son texte avec beaucoup de soin. Elle ne pouvait pas ignorer que celui qui est sur la montagne, au pied du chêne, et qui, si vous voulez, est Lamartine, mais un Lamartine idéal bien plus qu'Alphonse de Lamartine (il y a un tel abîme toujours entre l'homme et l'écrivain, entre ce qu'il est dans sa vie et le personnage qu'il fait vivre dans son œuvre !), elle ne pouvait ignorer que celui qui parle dans ce poème liminaire des Méditations, vient de perdre la femme qu'il aimait et qui était toute sa vie. Elle ne pouvait pas l'ignorer, mais elle ne voulait pas s'en souvenir, parce que son unique souci était de retrouver dans son texte un lieu commun de manuel. Tout est classé désormais, compartimenté, étiqueté, dans le musée de nos lettres. Les poèmes éternels de l'humanité sont ramenés à quelques thèmes conventionnels. L'abstraction triomphe. Comme en tout domaine aujourd'hui, les titres dispensent de lire et les formules, de penser.

    

     Partir du texte. Ici, nous avons à répondre à une objection de principe. C'est celle que Péguy formulait. Quelques-uns d'entre vous ont peut-être lu ces pages posthumes de lui qui viennent de paraître sous le titre Par ce demi-clair matin.

    

      Il y a là des remarques sur l'explication française auxquelles nous ne pouvons pas ne pas nous arrêter. Péguy raconte que lorsque Tharaud passa sa licence, Larroumet, professeur en Sorbonne, lui donna à expliquer la tirade de Mme Jourdain. Tharaud lut la tirade. « Et maintenant, Monsieur, expliquez », dit le professeur en caressant sa barbe. Et Tharaud dit : « Il n'y a rien à ajouter ». Péguy commente : « Cette admirable page, cette page d'admirable français, cette page pleine de force, rayonnante de bon sens, elle se suffit en effet à elle-même. Il n'y a rien à ajouter. »

   

     C'est là une objection très grave. Je crois que Péguy a tort ; mais je réfléchis en face d'une remarque comme celle-là. Certes, il n'y aurait rien à ajouter, si ce texte était vivant pour les élèves. Mais il faut, je crois, partir de ce fait que, pour les élèves, un texte scolaire, quand on le leur présente, est un texte mort. Et la raison d'être de l'explication, de tant de commentaires où l'on ne veut voir que vains bavardages, c'est d'amener les élèves qui se croient en face d'un texte mort, à découvrir que ce texte est l'expression de quelque chose de vivant.

    

     A quel point les textes classiques pour les élèves sont morts, c'est ce qui ne cesse de m'étonner. J'entends expliquer partout la Mort et le Bûcheron. Et chaque fois, c'est la même chose. Vous vous rappelez : le Bûcheron, épuisé de fatigue, met sa tête dans ses mains. Pour la première fois de sa vie peut-être, il prend conscience de sa misère ; il se fait dans sa cervelle obscure un petit travail d'analyse. Il est malheureux : pourquoi est-il malheureux ? Il fait le compte pour lui-même des causes de son malheur.

 

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée

Lui font d'un malheureux la peinture achevée ...

    

     « Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts ... Mais enfin, mon enfant, ce n'est pas naturel, peut-être, que cet homme mette au premier rang des causes de son malheur, avant même les soldats qui le pillent et les impôts qui l'écrasent, sa femme et ses enfants. II n'y a aucune raison de penser que cette femme est une mauvaise femme et que ses enfants sont des enfants dénaturés. Il y a là tout de même quelque chose qui devrait vous arrêter. »

    

     L'élève est stupéfait. Il est si loin de penser que, sous les mots de la fable qu'il ânonne, il puisse y avoir quelque chose qui ressemble à la vie ! Si on ne l'arrête pas, il passera à côté de ce qui est l'essence même du texte. Il ne comprendra pas que le bûcheron ne peut pas nourrir les siens, que des bouches affamées l'attendent dans sa chaumière ; il ne verra pas l'abîme de détresse que le poète creuse devant nous en nous montrant que le pire malheur du pauvre homme lui vient de ce qui devrait être sa meilleure consolation. « Aux pauvres gens. tout est peine et misère ». C'est justement dans ces difficultés, dans ces apparentes contradictions, que réside ce qu'il y a d'essentiel dans les textes. Une grande œuvre, c'est celle qui bouscule nos habitudes, qui nous apporte autre chose que ce que nous attendions, qui nous donne un choc. Mais ce choc, encore faut-il être capable de le ressentir.

    

      Je reviens à La Fontaine. On récite dans les classes le Discours à Mme de la Sablière. Vous l'avez fait réciter à vos élèves. Les avez-vous jamais vus s'étonner lorsqu'ils arrivent à ce vers : « Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours » ?

   

     Enfin, tout de même ! La Fontaine a 63 ans. Il donne la primeur de ce Discours à ses nouveaux confrères, le jour de sa réception académique. Il vient de subir la mercuriale de l'abbé de La Chambre, président de la Compagnie, qui lui a dit en substance : « Monsieur, vous n'avez pas été jusqu'ici un homme sérieux. On m'assure, il est vrai, que vous avez du talent. Eh bien ! désormais, il faut vous corriger et employer ce talent à célébrer la gloire de Dieu et la grandeur du roi. » Déjà ce titre : Discours à Mme de la Sablière prouve que les mœurs, en ce XVIIe siècle réputé solennel, étaient singulièrement plus hardies qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aucun des Immortels de 1684 n'ignorait que La Fontaine vivait chez Mme de la Sablière, qu'elle avait été abandonnée par son amant, et qu'il y avait aussi une Mme de La Fontaine qui languissait à Château-Thierry ...

    

     Le poète rappelle bonnement les critiques qu'on lui adresse : « On me reproche d'être inconstant, inquiet, de papillonner dans ma vie comme dans mon œuvre, de ne suivre aucune règle de conduite et de tenter tous les genres : Tu cours en un moment de Térence à Virgile ... On a raison de me faire ces reproches ; mais que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Je ne peux pas m'attacher à un seul sujet ou à un seul être. Je suis volage en vers ... comme en amours. »

    

      En vers, passe encore. Mais en amours ! A 63 ans ! Et il dit cela tranquillement, en pleine Académie, devant le terrible abbé de La Chambre. Ah ! quel relief, quelles couleurs reprennent les textes les plus usés, quand nous daignons les écouter avec quelque liberté d'esprit et les regarder avec des yeux frais !

    

      J'ai l'air de ne pas m'en tenir étroitement aux limites de mon sujet. Mais je crois qu'il n'était pas inutile de rappeler dans quel esprit l'explication doit être conduite, avant de préciser comment nous nous y prendrons pour orienter et guider les élèves dans leur première exploration du texte, celle qu'ils feront tout seuls, en étude ou chez eux, avant de venir en classe.

 

*
**

     Mais auparavant, ce texte, il a fallu le choisir. Je n'ai pas à rappeler qu'il doit être court. C'est une évidence. Il. est impossible de procéder à cette étude de détail, scrupuleuse et fervente, qu'est l'explication véritable, si le texte a plus d'une vingtaine de lignes ou de vers. D'autant que nous ne disposons pas d'une heure entière. Tenir l'esprit des enfants fixé, une heure durant, sur ces fines nuances d'expression et de pensée qui nous permettent de saisir ce qu'il y a dans un texte d'essentiel, d'unique, et qui lui donnent sa physionomie propre, il me semble que ce serait une erreur, surtout dans le premier cycle. Je ne crois pas d'ailleurs qu'un seul exercice, quel qu'il soit, doive remplir toute une classe. L'explication en profondeur fera suite, par exemple, à l'exploration de l'ensemble d'où le texte a été tiré, et l'on aura commencé par la récitation d'un autre texte expliqué la semaine précédente. Bien d'autres combinaisons encore peuvent être imaginées pour maintenir l'attention en éveil par une harmonieuse variété.

    

     Donc un texte court, mais surtout un texte essentiel, je dirai plus, un texte qu'on aura choisi avec amour. J'ai vu des élèves de Seconde invités à trouver dans le psaume « N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde » la preuve que Malherbe n'est pas un poète. Cela avait été posé à priori, et les enfants s'en donnaient à cœur joie. Sur ces admirables vers, auxquels d'ailleurs ils ne comprenaient rien, ils s'acharnaient à qui mieux mieux. Ils levaient tous le doigt. C'était à qui relèverait le plus d'impropriétés, de non-sens, d'expressions emphatiques. Un beau jeu de massacre ! Le professeur, quand je lui fis part de ma surprise, me répondit : « Je n'aime pas Malherbe. - Alors, pourquoi l'expliquez-vous ? »

    

      Ce texte, en outre, doit offrir une certaine unité. Sans doute, nous l'avons assez dit, on aura d'abord exploré l'œuvre d'où il a été détaché. Mais encore faut-il que, dans une certaine mesure, il existe par lui-même. On l'empruntera aux anciens ou aux modernes. Le champ est illimité. Je souhaiterais seulement que, sous couleur de modernisme, on ne présentât pas comme des modèles à nos enfants des poètes qui étaient en vogue au temps de mon adolescence et de qui vraiment presque rien ne subsiste aujourd'hui. Vous voyez ce que je veux dire. J'entends un peu partout expliquer des vers chevillés de style 1900. Cela me rajeunit, mélancoliquement. Tous les goûts sont libres, sans doute. Mais enfin, c'est aux grands qu'il faut aller. Valéry en est un, mais non pas, j'imagine, Henri de Régnier. Nous n'avons pas en pareille matière à suivre la mode, surtout pas celle d'il y a cinquante ans.

   

      Il y a donc le problème du choix ; et il y a aussi, il y a surtout le problème du questionnaire. C'est ici qu'il ne faut pas perdre de vue l'objet propre de l'explication. Puisqu'il s'agit de faire entrer l'élève dans le vif du texte, c'est du texte même qu'il faut l'obliger à partir ; c'est sur les mots du texte que le questionnaire doit porter.

    

     Ce questionnaire, je n'ai pas besoin de le dire, c'est le professeur qui l'établira. Il n'y a que le professeur qui puisse l'établir. D'abord, parce que, seul, il connaît ses élèves ; seul, il sait de quoi ils sont capables, de quels secours ils ont besoin, et sur quoi il convient d'attirer leur attention. Et puis, enfin, on n'a pas le droit, quand on prend la responsabilité d'un exercice, de laisser à un autre le soin de le diriger. Je songe à ces questionnaires imprimés qui font suite à chaque extrait dans un grand nombre de recueils. On y invite parfois l'enfant à dégager d'abord l'idée générale du texte, et ensuite seulement à en expliquer certains mots. Comme si l'on avait le droit de porter un jugement d'ensemble sur une page dont on ne comprend même pas le sens littéral !

    

     Les mots, c'est le texte même. Ce sont les moyens que l'écrivain a choisis entre tous pour nous communiquer sa pensée, sa vision des choses, les mouvements de son cœur. Nous avons cette chance unique, nous professeurs de lettres, de pouvoir mettre entre les mains des élèves l'objet même de notre enseignement. Le professeur d'histoire, quand il raconte la prise de la Bastille ou la bataille de Marengo, est obligé de s'en remettre à ce que d'autres ont dit, et les élèves sont obligés de le croire. Nous travaillons, nous, sur cela même que Racine, que Rousseau, que Hugo ont écrit. C'est eux que. nous entendons, sans intermédiaire, et dans les plus beaux moments de leur génie. Chacun des mots qu'ils ont choisis est un témoignage sacré. On disait hier : « Les formes sont le signe des forces ». Ces forces, comment donc les découvrirons-nous, si nous ne prêtons attention aux formes qui les rendent sensibles ? Tous les secrets de la beauté littéraire sont dans les mots. Degas se plaignait un jour à son ami Mallarmé de ne pas pouvoir faire de beaux vers : « Je ne sais pas ce qui se passe; je ne peux pas y arriver. Ce ne sont pourtant pas les idées qui me manquent. » A quoi Mallarmé répondit, comme vous le pensez bien : «Mais, mon vieux, les vers, ça ne se fait pas avec des idées ; ça se fait avec des mots.»

     Et il y a encore une raison pour que, pendant cette période de préparation (vous entendez bien, je ne dis pas que l'explication doit demeurer rivée aux mots ; lorsqu'elle se fera en classe, elle devra, au contraire, s'élever très haut dans la généralité), pendant cette période préparatoire il y a une autre raison pour que nous ne posions à l'élève que des questions particulières sur les mots délicats et importants du texte, c'est qu'il ne faut pas que l'exercice que nous lui demandons fasse double emploi, et un double emploi dérisoire, avec d'autres exercices. Il ne faut pas que, pour répondre au questionnaire, l'enfant soit obligé de bâcler en une demi-heure cinq ou six dissertations. Imaginez de petits élèves de Sixième qui ont à préparer Le Chêne et le Roseau et à qui l'on demande d'entrée de jeu en quoi consiste l'intérêt littéraire de cette fable. Les plus sages diront qu'elle est « très jolie » ; et que voulez-vous qu'ils disent de plus ?

   

     Il ne faudrait pas que, pendant cette période préparatoire, nous invitions l'élève à formuler des conclusions. Il ne faudrait pas lui donner l'illusion, l'illusion mortelle, que l'on peut dégager l'essentiel d'un texte avant d'en avoir observé le détail. Trop souvent, dans nos dissertations ambitieuses, nous l'obligeons à résoudre des problèmes qui le dépassent. Pour une fois, nous pouvons lui demander d'en étudier quelques-uns dont toutes les données sont dans ses mains. Profitons-en. Et je voudrais que nos questions, tout en portant sur des points très précis, le missent tout de même déjà sur la voie de ce qu'il y a d'essentiel et de profond dans le texte.

    

     La rédaction de ce questionnaire exigera du professeur beaucoup de goût. C'est un travail délicat, mais passionnant. Quels sont les mots qui doivent faire l'objet de nos questions ? Les mots difficiles ? Oui sans doute, bien qu'ils soient en général expliqués dans les notes. Mais, si excellentes qu'elles soient, l'enfant a souvent du mal à les comprendre, et peut-être même à comprendre qu'il ne les comprend pas. Tous les écoliers de France savent par coeur La Cigale et la Fourmi. Combien y en a-t-il qui comprennent : « C'est là son moindre défaut», qui se doutent même qu'il y a là une locution dont le sens leur échappe?

    

     Mais, pour saisir la valeur expressive, poétique d'un mot ou d'un tour, il ne suffit pas d'en chercher le sens dans le dictionnaire ou dans la grammaire. Toujours à propos de La Cigale et la Fourmi, je souhaiterais par exemple qu'on demandât aux élèves, aux petits et même aux grands, pourquoi, alors que tous les autres vers de la fable sont de sept syllabes, le deuxième, rimant avec le premier, n'en a que trois. Remarque toute menue en apparence, mais qui peut mener loin, si l'on prend la peine de réfléchir.

 

La Cigale ayant chanté
Tout l'été ...

    

     Il n'y a pas d'oreille familiarisée avec les rythmes de la Renaissance qui ne reconnaisse ici le départ d'une strophe chère à Ronsard et à Belleau, la strophe du Folâtrissime voyage d'Hercueil, de l'Aubépin, de l'Avril :

 

Avril, l'honneur et des bois
Et des mois ...

    

      La Fontaine connaît bien cette strophe, comme le prouvent son Voyage en Limousin et ses livrets d'opéra. Il en aime la grâce légère. C'est un rythme de chant, c'est un rythme de danse. Cette remarque éclaire peut-être l'intention de toute la fable. Le poète ne fait ici que reprendre un très vieil apologue qui, comme tous les apologues ésopiques, illustre un conseil de prudence, de sagesse paysanne : «Pendant la belle saison, faites vos provisions pour la mauvaise, parce que vous ne pourrez, l'hiver venu, compter sur celles de vos voisins ». Il ne sert à rien de maudire la méchanceté de la Fourmi. Elle est ce qu'elle est. Si nous nous conduisons comme la Cigale, il y a chance que nous ne trouvions que des fourmis en face de nous. Voilà .le sens de ce récit très ancien. La Fontaine le rapporte fidèlement. Mais il y a toujours dans ses fables, même les plus simples, une sorte de contre-chant. Il y a ce que disent les mots, et il y a ce que la musique suggère. Oui, la Cigale a eu tort de chanter au lieu de remplir ses greniers. Mais son chant, c'était la poésie même de l'été, tout au long des journées radieuses. Et ce chant, c'est le rythme ici qui l'évoque, ce rythme de joie et de jeunesse, ce rythme de danse dans le soleil. Attitude complexe du poète en face de la divine musicienne. Au moment qu'il la blâme, il lui rend hommage. Le petit élève ne sentira pas tout cela de lui-même ; mais notre question pourra le mettre sur la voie.

    

     Revenons au Bûcheron dont nous parlions tout à l'heure :

 

Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé ...

    

     Seul en face de son texte, l'enfant, j'ai pu souvent le constater, risque de ne pas voir que le second vers dépend grammaticalement de l'hémistiche qui le suit : « gémissant et. courbé sous le faix du fagot... ». Amenons-le, par une question précise à faire cette remarque élémentaire de syntaxe, et demandons-lui quelle est la valeur expressive de cette inversion. Il commencera alors à comprendre que la marche du pauvre homme couvert de ramée ne ressemble guère à celle de Perrette qui s'en va à la ville, légère et à grands pas. Il sentira la lenteur de la phrase entravée par cette inversion même, de ces syllabes lourdes et sans air, de ce rythme traînant où des allitérations rendent plus sensible l'effort obstiné de chaque pas sous le fardeau.    

    

     Voilà des questions que nous pourrons poser à de petits élèves. Et en voici une pour de plus grands. Je songe encore aux Fables, mine inépuisable de nos explications, à celle du Philosophe Scythe. Elle met en scène un stoïcien, expert en méditations, mais né sous un ciel ingrat et qui n'a pas un sens fin des réalités morales. Il voyage en Attique, et là il rencontre un jardinier qui, lui, j'imagine, est tout à fait ignorant. Seulement, c'est un Athénien, un homme d'une race bénie : « Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. » Notre philosophe s'émerveille. Lui, tout savant qu'il est, n'a pas su trouver le bonheur, et cet homme qui ne sait rien l'a trouvé :

 

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille ...

    

     Demandons à l'élève qui parle ici. La Fontaine, sans doute, mais c'est l'émerveillement de son philosophe qu'il traduit. Les adjectifs « satisfait » et « tranquille » appartiennent à la langue des stoïciens. Celui-là est « satisfait» qui ne désire rien en dehors de ce qu'il possède, et c'est cette parfaite satisfaction qui, seule, peut rendre l'homme « tranquille », qui lui fait connaître la paix des Dieux. Montaigne remarquait déjà que la sagesse des paysans arrive sans effort à la sérénité que le philosophe a tant de mal à atteindre. L'élève en apprendra plus sur La Fontaine en entrant dans le vif de ses grands textes qu'en paraphrasant, une fois de plus, sur la morale ou la poésie des Fables, des formules consacrées.

    

     Et si j'avais à faire expliquer à des élèves de Première ou de Première Supérieure Booz endormi, ou plutôt un passage de Booz endormi, je me demande si je ne m'en tiendrais pas à une seule question : «Où se passe la scène ? En quel lieu très précis de la Palestine ? »

   

      Victor Hugo ne le dit pas, parce qu'en son temps, on connaissait la Bible. Mais nos élèves ne la connaissent plus. Ils ne savent pas que cette scène se passe à Bethléem. Ils ne savent pas que c'est à Bethléem que, par une rencontre providentielle, le vieux Booz, descendant d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, se trouve en présence de cette Moabite, venue là sans qu'il sache et sans qu'elle sache pourquoi, et que de leur union va sortir la race qui sera la race de David et la race du Christ. Si bien que ce poème, c'est le prélude de l'Incarnation qui, dans la suite des temps, doit s'accomplir ici même. La terre semble se préparer à « enfanter son Sauveur ».

    

     Tout s'explique alors. Pourquoi « une immense bonté» tombait-elle du firmament ? Pourquoi sommes-nous dans ce mois où les collines ont des lis sur leur sommet ? Pourquoi cet enchantement, cette beauté, cette poésie des sources? Sinon parce que cette nuit de Bethléem préfigure déjà la nuit de la Nativité. Si l'on ne se représente pas le lieu de la scène, on peut bien signaler au passage la poésie de tel ou tel vers, relever tel ou tel détail d'harmonie imitative ; l'essence du poème échappe.

    

     Mettre sur la voie. Tel est l'objet de nos questionnaires. Mes vœux, pour ma part, seraient comblés si l'enfant passait sa demi-heure de préparation, je ne dis pas à répondre d'une façon pleinement satisfaisante aux questions posées, mais du moins à essayer sincèrement de les comprendre et s'il arrivait au lycée, l'esprit en éveil, sentant que le texte est plein de richesses et désireux de prendre une part active à la classe où, ces richesses, sous la conduite du maître, ses camarades et lui essaieront de les découvrir.

 

L'EXPLICATION EN CLASSE

 

     Nous avons essayé de suivre l'élève dans son travail d'exploration, de déchiffrement du texte, chez lui ou en étude. Il n'a pas tout compris, il s'en faut de beaucoup. Il ne s'est pas élevé bien haut dans la synthèse ; les perspectives sont encore étroites et confuses ; mais enfin, il a pris conscience des difficultés, il s'est posé des questions, sa curiosité est en éveil. Le voici en classe maintenant. Le maître est là, qui va lui apporter les réponses qu'il a cherchées en vain ou, mieux, qui va lui permettre, en le guidant, de les trouver lui-même. L'explication véritable peut commencer.

    

     Ici encore, je voudrais rester très près de la pratique, très près du détail des choses. Quel ordre suivrons-nous ? Faut-il lire le texte d'abord ? Je ne suis pas suspect de souhaiter que l'on prolonge les préliminaires ; pourtant il me semble que l'on n'a pas le droit, quand il s'agit d'une page tirée d'une tragédie, d'une comédie, d'un roman, de lire cette page sans l'avoir très rapidement, mais très précisément située. A ce sujet, j'avais l'habitude de dire à mes élèves : « Imaginez que vous êtes en train de lire un roman, une pièce de théâtre pour votre compte. Un de vos amis est à côté de vous. Au cours de votre lecture, vous tombez sur un passage qui vous touche et vous voulez faire participer votre ami à l'émotion que vous éprouvez. Vous n'allez pas lui lire le passage de but en blanc. Il ne connaît pas du tout l'œuvre de laquelle vous le tirez. Il faudra bien que très brièvement vous le mettiez au courant de l'action, que vous lui disiez ce qu'il est indispensable de savoir pour comprendre la lettre même du texte que vous allez lire. » Voilà, je crois, à quoi doit se limiter cette opération préliminaire qui a pour objet de situer le texte.

    

     Après quoi, vous le lisez. Inutile de dire que cette lecture doit être faite par le professeur. Il n'y a rien de plus indispensable au professeur de français que de savoir bien lire à haute voix. Un texte bien lu est déjà plus qu'à moitié expliqué. En lisant, le maître souligne les nuances, dégage le mouvement, donne le ton, crée l'atmosphère. Cette lecture, on ne saurait donc la faire faire par l'élève qui, malgré ce qu'il a pu mettre de sérieux dans sa préparation, n'a encore du texte qu'une idée confuse. C'est après l'explication que nous le ferons relire par les élèves, pour nous assurer qu'ils l'ont compris et senti. Lecture de vérification, indispensable. Mais il s'agit pour le moment d'une lecture d'initiation.

    

     Maintenant, sans autre préambule, il n'y a plus qu'à s'attaquer au texte même, puisque c'est de lui que tout ce que nous avons à dire doit être tiré. Je comprends toutefois qu'aussitôt après la lecture, on essaie de faire dégager par les élèves l'impression qu'elle a éveillée en eux, les problèmes qu'elle leur a semblé poser. Oui, cela sans doute est légitime, mais à la condition que, sous couleur d'orienter la recherche, on n'en vienne pas à formuler des conclusions prématurées. A la condition surtout que, sous le prétexte de rattacher le texte à l'auteur et l'auteur à l'époque, on ne s'engage pas dans un cours d'histoire littéraire. Que de fois j'ai vu une explication entièrement faussée par les lieux communs dont on l'avait fait précéder ! On énonçait des principes a priori, et il fallait que, de gré ou de force, le texte les vérifiât. Et si justement il ne les vérifiait pas ? Tous les personnages de Corneille ne sont pas des « héros cornéliens» ; Rousseau n'est pas toujours le père (ou le grand-père) du romantisme ; Montaigne oublie quelquefois d'être sceptique, et Lamartine d'avoir le « mal du siècle ».

    

     Faut-il rappeler aussi, avant de commencer, les circonstances dans lesquelles la page qu'on va expliquer a été écrite ? Oui, dans certains cas, mais ici encore avec prudence. Il y a de très belles œuvres qui sont des œuvres de circonstance. On ne les comprend pas si on ne sait pas à quelle occasion elles ont été composées. J'ai éprouvé une grande émotion, l'autre jour, lorsque j'ai entendu la cantate « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie», chantée sur la musique de Herold que je ne connaissais pas. On ne peut saisir certaines des intentions de ce poème si l'on ne sait pas que Hugo l'a composé en 1&30 pour célébrer les morts des Journées de Juillet et pour qu'il fût chanté au Panthéon, au cours d'une cérémonie. Il y a donc des œuvres de circonstance qui sont en même temps admirables. Et l'on peut même dire, en un sens, que toutes les œuvres sont des œuvres de circonstance. Seulement, les plus belles se reconnaissent précisément à ce que, si elles sont nées de telle rencontre, de telle lecture, de telle impression que l'érudition la plus minutieuse n'arrive d'ailleurs pas toujours à retrouver, elles se sont détachées peu à peu de la vie de l'auteur. Elles existent par elles-mêmes,   comme de grandes expressions du génie humain, de l'âme humaine. Dans ce cas, le rappel, forcément très sommaire et très incomplet, des circonstances dans lesquelles on croit qu'elles ont été créées, est au moins inutile - quand il n'est pas très dangereux. Je ne suis pas du tout sûr, par exemple, que, pour faire comprendre aux élèves ce qui fait la beauté véritable du Lac, il faille leur raconter qu'en 1817 Lamartine a, pendant un mois, attendu à Aix-les-Bains, Mme Charles, femme d'un membre de l'Institut, qui lui avait donné rendez-vous l'année précédente, et qui en définitive ne put pas venir. Est-ce qu'en rappelant cette anecdote, nous n'allons pas empêcher l'enfant de comprendre ce qu'il y a d'essentiel dans le poème ? Les Méditations auraient peut-être moins ému les contemporains si elles n'avaient pas d'abord paru sans nom d'auteur et à plus forte raison sans que personne soupçonnât quelles femmes (je le dis au pluriel) pouvaient se déguiser sous le nom d'Elvire. Ce qu'il y a d'essentiel dans le Lac, c'est la protestation désespérée de l'homme contre la fuite nu temps, son effort

pour fixer quelque chose de ce qui a été un moment de sa vie et qui lui échappe. Croyez-vous que cela apparaîtra mieux à nos élèves quand nous leur aurons raconté ces petites histoires d'alcôve qui se sont peut-être passées à Aix-les-Bains en 1816, et sur lesquelles, d'ailleurs, nous ne savons à peu près rien ?

    

     Et il arrive quelquefois que de ces anecdotes douteuses découlent d'étranges contre-sens. J'ai entendu, il y a peu de temps, expliquer (si l'on peut dire) la Ballade des Pendus. On n'a pas manqué de rappeler - d'ailleurs c'était dans l'édition qu'en 1463, je crois, Villon a été arrêté une fois de plus. On lui a fait subir la question. On l'a condamné à être pendu. « Et par conséquent, mes enfants, il imagine qu'il est déjà pendu, et vous allez l'entendre. » Et tous les enfants étaient persuadés que c'était Villon qui parlait dans cette ballade.

 

Frères humains qui après nous vivez ...

 

     Ce « nous » est déjà un peu bizarre, au lieu de « moi ». Et quand on est arrivé au vers :

 

Vous nous voyez cy attachez cinq, six,

 

ce « cinq, six» a tout de même paru créer une difficulté. On l'a résolue en supposant Villon tellement halluciné qu'il s'imagine qu'il est non pas un pendu, mais cinq ou six pendus ! Je ne sais pas (et qui le sait ?) si Villon avait vraiment subi la question quand il a écrit sa ballade, ni s'il avait la certitude qu'il serait pendu. Ce que je sais, c'est que dans le poème, ce sont les pendus, ce sont les morts qui parlent. Ils adressent une prière désespérée aux vivants qui passent devant eux, indifférents ou ricaneurs. C'est cela, le poème. Il existe en soi, indépendamment de ce que nous pouvons savoir ou ne pas savoir sur la vie de François Villon.

 

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     Arrivons donc à l'étude du texte, et arrivons-y le plus tôt possible. Oublions les idées toutes faites, les généralités commodes, les slogans des manuels. Qu'importe ce que Pierre ou Paul a écrit de Racine ? Racine est là, lui-même, qui nous parle. Qu'avons-nous à faire, sinon de l'écouter et de chercher à le comprendre ? Ah ! cette page de La Bruyère que nous devrions tous savoir par cœur : «L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée ... Ayez les choses de la première main ; puisez à la source ; maniez, remaniez le texte ... Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez ... Leurs explications ne sont pas à vous et peuvent aisément vous échapper ; vos observations, au contraire, naissent de votre esprit et y demeurent. »

    

     Cela dit tout. Notre premier devoir, c'est de nous soumettre au texte, de ne tricher avec aucune difficulté. Bien loin de les escamoter, ces difficultés, il faut les faire saillir et concentrer sur elles toute l'attention. C'est en essayant de les résoudre que nous aurons le plus de chances de pénétrer la pensée intime de l'auteur, de lui ravir ses secrets. Je ne prends ici qu'un exemple.

    

     Il y a au cœur d'Athalie une difficulté bien remarquable, à laquelle seule l'accoutumance scolaire arrive à nous rendre insensibles. Le moment décisif est arrivé .Joad a devant lui « ces prêtres, ces enfants» qu'il va jeter dans le combat, peut-être dans la mort, pour faire monter le petit Joas sur le trône de David. Et c'est à ce moment que Dieu lui révèle l'avenir. Joad prophétise, et ce qu'il prophétise, c'est que ce sage, ce pieux Eliacin, cet enfant de chœur exemplaire sera, une fois devenu roi, un pire criminel qu'Athalie elle-même. Bien plus, ses persécutions ne seront que Je prélude d'une suite d'affreux malheurs : Joad voit son fils Zacharie égorgé, le temple saint en flammes, la captivité de Babylone, des siècles de souffrance et de deuil. Ne va-t-il pas renoncer à son dessein ? Point du tout, sa sérénité n'est pas un instant altérée : «  Préparez, Josabeth, le riche diadème ... »

    

     Au XVIII' siècle, l'Académie en corps a déclaré qu'en révélant les crimes futurs de Joas, Racine détruisait tout l'intérêt de sa tragédie. Voilà qui mérite bien de nous arrêter. En y regardant d'un peu près, on s'apercevra d'abord, il me semble, que Racine a admirablement vu le redoutable écueil du sujet qu'il avait choisi. Cet écueil, c'était que Joad n'apparût comme un simple politique, et un politique sans scrupules. Car enfin il a préparé avec beaucoup d'artifice et de ruse le piège dans lequel il va faire tomber Athalie. Il l'a trompée ; il a menti pour la tromper. Alors, si le spectateur en vient, un seul instant, à penser que Joad, dans toute cette affaire, a travaillé pour lui, ou pour sa famille, ou pour la caste sacerdotale à laquelle il appartient, ou même pour le triomphe temporel de son peuple, toute sa conduite apparaît misérable, bassement égoïste et, comme disait Sarcey, « d'une canaillerie magnifique». Mais, au contraire, si, avant qu'il ne s'engage définitivement dans l'action, Joad reçoit de Dieu la révélation que tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il va faire n'aboutira, s'il réussit, qu'au malheur de sa famille, au malheur de sa caste, au malheur de son peuple, et si, sachant cela, malgré tout, il s'engage dans cette action, alors apparaît en pleine lumière son parfait désintéressement. Et en même temps apparaît aussi le sens véritable de toute l'œuvre. D'où vient que, sachant ce qu'il sait, il poursuit la lutte avec une énergie redoublée ? C'est parce que Dieu, en lui révélant les épreuves qui l'attendent encore, lui et toute sa race, lui a révélé aussi - c'est la deuxième partie de la prophétie - que, dans la suite des siècles, tant de sacrifices obtiendront enfin le rachat de l'humanité et auront ce couronnement que « la terre enfantera son Sauveur ». Alors quelle ampleur prend la tragédie ! Ce n'est plus la misérable querelle de palais dont parlait Sarcey ; nous n'avons plus affaire à un chef de clan qui noue une petite intrigue dans un obscur canton de l'univers. Ce sont tous les destins de l'humanité qui sont en jeu. Voilà pourquoi, lorsqu'on se trouve en face d'une apparente difficulté, il faut, non pas chercher à l'estomper, à tricher avec elle, mais, au contraire, se la représenter dans toute sa force pour essayer de la résoudre.

    

     Soumission au texte, respect du texte. C'est mon leit-motiv. Aussi ne faut-il jamais partir d'une idée a priori. Notre ami Jean Guehenno nous disait hier: « Je voudrais qu'un professeur n'expliquât jamais dans sa vie deux fois la même page ». Je comprends bien ce qu'il voulait dire. Il faut, chaque fois, aborder un texte comme si on ne l'avait jamais lu, avec une entière liberté d'esprit et de cœur, avec une curiosité fraîche et une ferveur accueillante. Quand nous revenons à l'œuvre que nous croyons le mieux connaître, nous savons bien que toujours, si c'est une grande œuvre, nous allons y trouver quelque chose de nouveau. Et c'est une des raisons, entre tant d'autres, pour lesquelles il n'y a rien de plus personnel que l'explication française. Valéry définissait la poésie « forme unique, sens multiple », c'est-à-dire que la même forme, le même vers, le même mot, non seulement chez des lecteurs différents, mais chez le même lecteur à des moments différents de sa vie et de sa sensibilité, éveille des réactions différentes.

    

     Soumission au texte. Il faut l'écouter. Il faut le laisser parler. Très souvent, croyant ainsi développer chez les élèves le sens critique et leur donner une leçon d'indépendance, à peine les avons-nous mis en présence d'une page, que nous les invitons à « discuter ». Mais avant de discuter, il faut savoir ce que l'écrivain a voulu dire, il faut le laisser aller jusqu'au bout de sa pensée.

Je dis « nous les invitons à discuter ».Mais n'avez-vous pas remarqué que cette belle indépendance, nous ne la conseillons qu'à l'égard de certains écrivains et pour certaines époques? Le XVIIe siècle est presque « tabou ». Mais quand il s'agit du XVIIIe, il est entendu que nous avons affaire à des écrivains qui multiplient les paradoxes, les fautes de raisonnement, et on se sent infiniment plus libre. Avec Rousseau, en particulier, on en prend à son aise. Quand on passe au XIXe, c'est à la forme surtout qu'on s'attaque. On relève à cœur joie chez Lamartine des fautes de français et chez Hugo des fautes de goût. Il faut arriver aux Parnassiens pour avoir la sensation de la perfection retrouvée ! Ces préjugés sont bien étranges. Tous les grands écrivains ont droit, il me semble, à la fois, à notre ferveur et à notre libre sincérité. Ils ont tous le droit d'être discutés. Mais d'abord laissons-les parler.

    

      On fait étudier aux élèves la fameuse page de L'Emile de Rousseau où ce dernier « condamne», comme on dit, La Fontaine. On n'a pas lu une ligne de ce texte que déjà l'enfant est invité à taxer Rousseau de sacrilège, et à affirmer que La Fontaine est un dieu auquel on n'a pas le droit de toucher. Vous savez peut-être que j'aime La Fontaine ; mais je crois qu'on ferait bien d'écouter Rousseau, avant de le critiquer et de le condamner. On s'apercevrait qu'il n'est pas du tout ennemi de La Fontaine. « Emile n'apprendra jamais rien par cœur, dit-il, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine, toutes charmantes qu'elles sont. » Cela veut dire que si, malgré tout, il y avait un écrivain en faveur de qui Rousseau, ennemi des livres en pédagogie, pût faire une exception, ce serait précisément La Fontaine. Voilà le début de cette prétendue condamnation. Et en voici la fin : « Composons, Monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos Fables .. car j'espère ne pas me tromper sur leur objet. Mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule ... » Quelle étrange condamnation ! J'ajoute que Rousseau se livre à une analyse de la fable Le Corbeau et le Renard et qu'à propos du vers

 

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

 

il déclare : « Ce vers est admirable ; l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j'entends tomber le fromage à travers les branches». Prenez garde ! C'est la première fois qu'on a dit cela. C'est la première fois qu'il s'est trouvé un écrivain dont l'oreille fût assez musicienne pour reconnaître que La Fontaine peint par les sons. Il n'en est pas moins vrai que Rousseau estime qu'il ne faut pas faire apprendre les Fables aux enfants. Mais il donne des raisons à l'appui de sa thèse. Ces raisons sont bonnes ou mauvaises, à chacun d'en juger. Mais il y a quelque impertinence de la part d'un élève à condamner ces raisons avant de les avoir écoutées. D'abord nous entendrons Rousseau jusqu'au bout, et l'explication sera une explication, et non une discussion. Ce qui ne veut pas dire que nous n'aurons pas le droit, et même le devoir, quand nous serons arrivés au terme de notre exploration, de nous demander si nous sommes d'accord avec Rousseau et si nous n'avons pas des raisons à lui opposer. Je crois que le moment du sens critique et de la discussion doit venir. Mais seulement 1orsqu'’on a écouté l'écrivain et qu'on a essayé de le comprendre.

   

     Il  y a des écrivains, disais-je, que l'on discute toujours et d'autres que l'on ne discute jamais. Je voudrais qu'on les discutât tous, qu'on leur fît à tous cet honneur. J'entends partout expliquer « le Fleuriste » de La Bruyère. On explique ce texte comme purement pittoresque. Mais ce n'est pas seulement un texte pittoresque. Vous vous rappelez les dernières lignes, qui sont si belles, si émouvantes. La Bruyère s'indigne et dit : « Voilà un homme qui a une âme. Et ces jours qui passent et qui ne reviennent pas, il les emploie à regarder des tulipes ! » Il y a là une condamnation du fleuriste au nom d'une certaine idée de la vie, condamnation non seulement des curieux, des collectionneurs, mais de tous ceux qui cherchent du plaisir ou des consolations dans les « divertissements ». Cette condamnation vaut bien qu'on l'examine. D'autre part, qu'est-ce que La Bruyère reproche à son fleuriste ? Il lui reproche de céder à la mode. Ce portrait est dans le chapitre De la mode. La Bruyère nous dit même: «Aujourd'hui, il admire ses tulipes, mais, demain, si elles ne sont plus à la mode, il ne les regardera même pas. » Je veux bien. Mais trouvez-vous que ce reproche soit compatible avec la peinture que La Bruyère nous a faite de cet homme qui, dès le petit matin, abandonne sa maison et toute compagnie, pour aller passer la journée, seul, dans son jardin, à regarder ses tulipes, en contemplation devant la plus belle ? Quel étrange snob, qui goûte des joies si sincères - et si innocentes - à l'insu de tous !

 

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     Respect du texte, et d'abord respect de l'unité du texte. Il n'y a pas de moyen plus sûr, je ne dis pas seulement de rompre cette unité, mais de dissoudre le texte, de le faire disparaître, que de tracer à l'avance des cadres dans lesquels on rangera des observations portant indistinctement sur telle ou telle de ses parties : observations sur le sens des mots ; puis sur la couleur pittoresque des mots ; puis sur les allusions historiques ; puis sur le rythme ; puis sur la grammaire ... Mais tout cela ne fait qu'un ! C'est l'ensemble des ressources auxquelles l'écrivain a recouru pour traduire sa pensée et nous la rendre sensible. On a discuté hier de la grammaire. Je voudrais dire un mot du rythme.

    

     On parle toujours des « coupes». Il me semble qu'on a tort. Je crois qu'à l'intérieur des vers français, quoi que dise Boileau, il est très rare que « le sens coupe les mots ». On dit que le vers classique est «coupé» à l'hémistiche. Voyons :

 

Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel.

  

      Est-ce qu'il y a une coupe ? Est-ce que ma voix s'est arrêtée ? Est-ce qu'on dit

 

Oui, je viens dans son temple / adorer l'Eternel.

    

     Ce serait ridicule. Il n'y a pas de « coupe» après « temple ». Il y a un accent sur « temple ». C'est bien différent. Mais quand nous aurons remarqué cet accent, nous n'aurons pas seulement fait une remarque de versification : c'est alors seulement que nous commencerons peut-être à comprendre le vers, à en découvrir le sens. En effet, pourquoi Joad a-t-il fait un mouvement de surprise en voyant entrer Abner ? Il a eu l'air étonné. De quoi ? De ce qu'Abner « adore l'Eternel » ? Pas du tout. Abner, il le sait, est un homme pieux. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que, pour la première fois peut-être depuis longtemps, Abner, le général d'Athalie, vient, ce matin, adorer l'Eternel « dans son temple », au grand jour, publiquement. Oui, c'est la place des accents qui révèle le sens du vers. Voilà pourquoi il serait absurde de séparer l'étude du rythme et des sonorités de l'étude du sens.

    

     Respect de l'unité du texte. Je voudrais insister maintenant sur quelque chose qui me paraît encore plus important : le respect de la vie du texte , je veux dire le respect de ce qui, dans le texte, est une réalité vivante. Nous avons trop tendance, il me semble, à ramener ces réalités vivantes à des abstractions, il des schémas. Pour faire comprendre, croit-on, la tragédie d'Andromaque aux élèves, on la met en équation. On dessine cela au tableau avec des flèches : « Oreste aime Hermione qui ne l'aime pas. Hermione aime Pyrrhus qui ne l'aime pas. Pyrrhus aime Andromaque qui aime ... etc ... » J'avoue qu'une œuvre aussi vivante ramenée à une abstraction, cela m'effraie.

    

     Je m'inquiète aussi quand j'entends dire que Racine est un «  psychologue ». Malgré tout son amour du grec, il eût sûrement trouvé ce mot affreux. Et que veut-on dire ? Que Racine analyse le cœur humain ? Il serait bien fâcheux qu'il nous donnât des « analyses», c'est-à-dire une dissection intellectuelle des sentiments, au lieu de dresser devant nous des personnages vivants ! Je crois, au contraire, qu'il nous les présente dans leur vie, dans leur complexité, dans leur réalité, je dirais presque dans leur absurdité. Il nous laisse le soin, à nous, de faire l'analyse, quand nous essayons de comprendre l'oeuvre, d'en pénétrer la profondeur. Mais il n'est pas analyste. Il est tout autre chose. Il est poète. Et je n'ai jamais mieux compris cela qu'en entendant, il y a quelques jours, expliquer le monologue d'Hermione qui est au début du cinquième acte d'Andromaque.

    

     L'explication était conduite avec beaucoup de soin, mais on ramenait les phrases d'Hermione à une sorte de schéma intellectuel. Hermione cherche à voir clair en elle-même et, disait-on, elle analyse ses sentiments. D'un côté les raisons qui la poussent à faire tuer Pyrrhus, d'autre part les raisons qui la poussent à l'épargner.

    

     Mais, à regarder le texte, il me semble qu'il dit exactement le contraire. Il me semble que le texte montre d'abord d'une façon très claire qu'Hermione ne comprend pas ce qui se passe en elle:

 

Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que vais-je faire encore ?

    

     Ah ! si c'était Hernani qui disait cela, si c'était un personnage romantique, le beau couplet qu'on filerait sur ces personnages romantiques qui ne comprennent rien à ce qui se passe en eux-mêmes, tandis que les personnages classiques au contraire sont toujours maîtres de leur raison et de leur volonté et voient toujours clair en eux ! - Oui, mais enfin il se trouve qu'à ce moment-là, elle, Hermione, ne sait plus du tout ce qui se passe en elle :

 

Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que vais-je faire encore ?

    

     Raisonne-t-elle ? Pas du tout. Elle a devant elle deux images. (J'emploie le mot à dessein, et c'est le mot voir que Racine emploie à tout instant). Elle voit deux hommes qui sont le même homme, le même Pyrrhus. Quand c'est celui qui, tout à l'heure, lorsqu'elle s'est humiliée devant lui, lui apparaissait tellement dédaigneux, tellement indifférent à sa douleur, si pressé d'aller retrouver sa Troyenne, quand c'est cet homme-là qu'elle voit, quand c'est cette image qu'elle a devant les yeux, alors la volonté du meurtre se renforce dans son cœur :

 

L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment?
Le perfide triomphe et se rit de ma rage.

 

     Mais elle voit aussi, presque en même temps, le fiancé qu'elle a rêvé:

 

Ce prince dont mon cœur se faisait autrefois
 Avec tant de plaisir redire les exploits,

A qui même en secret je m'étais destinée,
Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée
...

    

     Et ce sont ces deux images passant tour à tour devant ses yeux qui déterminent en elle des réactions différentes. Cela apparaît bien dans la scène suivante. Au début de cette scène arrive Cléone. Elle vient d'assister à la première partie de la cérémonie du mariage de Pyrrhus et d'Andromaque. Elle a vu Pyrrhus. (Ah ! ce verbe voir! Il va revenir tout le temps.)

 

Je l'ai vu vers le temple, où son hymen s'apprête,
Mener en conquérant sa nouvelle conquête,

Et d'un œil où brillaient sa joie et son espoir,
S'enivrer en marchant du plaisir de la voir.

 

   Voilà la vision de Pyrrhus qu'avec une imprudence - ou une sottise - criminelle Cléone vient offrir à Hermione dans l'état où elle est à ce moment-là, renforçant en elle jusqu'à l'exaspération toutes les raisons qu'elle a de tuer Pyrrhus. Vous avez remarqué le vers :

 

Et d'un œil où brillaient sa joie et son espoir,
S'enivrer en marchant du plaisir de la voir.

    

     Comment Hermione ne ferait-elle pas la comparaison entre l'expression qui est dans l'œil de Pyrrhus lorsqu'il conduit Andromaque à l'autel, et l'expression qui était dans l'œil de ce même Pyrrhus au cours de la dernière entrevue qu'elle a eue avec lui ?

 

... de quel œil il m'a congédiée.

   

     Ces deux phrases se répondent. Alors Hermione n'a plus qu'un désir : c'est que l'ordre qu'elle a donné à Oreste soit accompli, et elle s'indigne qu'Oreste n'ait pas encore tué Pyrrhus. A ce moment-là arrive Oreste :

 

Madame, c'en est fait, et vous êtes servie ...

    

     Et que lui dit-il ? Ah ! il ne lui présente pas des raisonnements et des idées, mais un spectacle. Tout à l'heure, Cléone lui a montré un Pyrrhus triomphant, conduisant Andromaque à l'autel ; et maintenant Oreste a l'imprudence de mettre sous les yeux d'Hermione la vision, l'image du corps de l'homme qu'elle aime, sanglant, couché dans la poussière, mort :

 

... Je l'ai vu (toujours ce verbe)

Tout sanglant, à leurs coups vouloir se dérober,

Mais enfin à l'autel, il est allé tomber.  

 

      A cette vision, tout son amour se réveille. Elle oublie tout, sa haine, sa vengeance, les ordres qu'elle a pu donner : « Pourquoi l'assassiner ? Qui te l'a dit ? »

    

     Il est évident que si l'on ramène tout cela à un schème intellectuel ou à des arguments qui se balancent et s'opposent, on n'y comprend rien du tout. C'est de la réalité prise à sa source même. C'est de la vie palpitante. Ne substituons pas des abstractions à la vie. Ce qui ne veut pas dire, certes, que nous n'ayons pas le droit et le devoir de tirer d'un texte des enseignements, des leçons pour les élèves, et des leçons de valeur générale. Bergson, dans Le Rire, fait cette remarque profonde : « Il n'y a rien de plus individuel qu'un personnage de tragédie. Hermione, Oreste, Andromaque ne sont pas des types, des abstractions, mais des personnages uniques, tels que jamais on n'en verra deux fois. Seulement ces personnages uniques, parce qu'ils nous sont présentés dans la réalité même de leur vie, nous émeuvent si fortement que nous avons l'impression qu'ils vivent en nous ». Eh bien précisément, nous devons chercher à faire sentir à un élève, quand nous le guidons dans l'étude d'un beau texte, en quoi ce texte est unique et en quoi, précisément parce qu'il est unique, il est d'une valeur générale et universelle.

 

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     Les idées générales, c'est des textes particuliers que nous amènerons l'élève à les dégager. On dit, par exemple, que l'un des grands secrets des écrivains classiques, c'est qu'ils sont discrets et qu'ils pratiquent avec un bonheur souverain l'art de suggérer. Ils nous font deviner les choses, plus qu'ils ne nous les disent. Vous vous rappelez La Fontaine :

 

Je tiens qu'il faut laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser.

 

     Oui ; mais nous pouvons expliquer abstraitement tout cela à nos élèves, et même leur lire les pages: que Gide a pu écrire là-dessus, cela ne les touchera pas beaucoup, ne les convaincra pas. Cet art de l'allusion, ils ne savent pas très bien ce que c'est.

     

     Alors, plaçons-les en face du début des Animaux malades de la Peste. Il s'agit de faire comprendre que l'ensemble des animaux est en proie à un mal qui les met au seuil même de la mort ; et il s'agit de nous donner la sensation des formes diverses que, dans tant d'espèces différentes, cette approche de la mort peut revêtir. Les élèves se représenteront peut-être ce qu'un Rabelais, un Hugo pourrait tirer de ce thème : vingt ou trente pages, qui seraient d'ailleurs admirables. La Fontaine arrive à tout nous dire en quatre vers, en quatre vers de huit syllabes. Seulement, il faut les regarder de près :

 

Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;

Les tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour, partant plus de Joze.

 

     C'est tout. Pourquoi ? Parce que La Fontaine est parti des animaux qui, symboliquement, et du point de vue du moraliste, sont tout à fait au bas de l'échelle animale, ceux qui ne sont qu'appétit, faim insatiable, qui ne sont que des machines à manger : le loup, le renard. Ceux-là mêmes n'ont plus envie de manger. Les instincts élémentaires chez eux sont morts. Et, sans transition aucune, La Fontaine passe brusquement à l'autre bout de l'échelle. Il nous met en face des animaux qui, à tort ou a raison, dans la légende et dans la fable, nous sont montrés comme le symbole même de ce qui est le plus contraire aux instincts, non pas l'amour et la passion, mais la tendresse fidèle : « Les tourterelles se fuyaient». Tout est dit. Qu'ajouter à cela ? Tous les instincts sont morts ; tous les sentiments, et les plus délicats, sont morts aussi. Je crois que l'esprit de l'enfant sera beaucoup plus frappé par cet exemple de l'art qui laisse au lecteur le soin de deviner, que par tous les discours que nous pourrons lui faire.

    

     Faisons étudier maintenant à des élèves de Première les vers sur lesquels se termine la première scène du Misanthrope. Ils verront d'abord combien Philinte est d'ordinaire calomnié. Car, enfin, ce Philinte, qui n'admet pas qu'il faille dire la vérité à tout le monde, il la dit en tout cas à son ami. Il  la dit toute. Il ne dit pas seulement celle qui est relativement facile à dire : « Vous êtes grognon, vous avez un caractère impossible ». Il aborde hardiment, franchement, et en même temps avec beaucoup de délicatesse, le problème de l'amour d'Alceste pour Célimène. Il lui dit : « Oui, vous proclamez que vous haïssez le genre humain ; mais pourquoi aimez-vous une créature humaine ? Et, parmi les femmes, pourquoi êtes-vous allé choisir, vous qui aimez tant la franchise, celle qui est le mensonge incarné, celle qui ment comme elle respire ? » Ce qui est admirable, c'est qu'Alceste, cette fois ne se met pas en colère. Nous sommes maintenant plus haut, beaucoup plus haut qu'au début de la scène. Alceste, loin de s'emporter, reconnaît que Philinte a raison :

 

Non. l'amour que je sens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui trouve,
Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,

Le premier à les voir, comme à les condamner.

 

     Il dit seulement : « Je l'aime ; j'espère la corriger. » « Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu », répond Philinte. Et alors Alceste finit par avouer : « Que voulez-vous ? Sa grâce est la plus forte. Je sais que c'est absurde.

 

Ma raison me le dit chaque jour.

Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

 

     La raison n'est pas ce qui règle l'amour! Voilà un mot qui va loin. Et comme nous avons rappelé à nos élèves que Le Misanthrope a été joué pour la première fois en 1666, qu'en 1665 ont paru les Maximes de La Rochefoucauld et qu'en 1667 paraîtra Andromaque, je crois que nous pouvons leur faire sentir là, d'une façon assez émouvante, un des tournants de l'histoire des âmes. Dans la première moitié de ce XVIIe siècle auquel on confère du dehors une unité tout à fait arbitraire et fausse, les plus grands esprits étaient pénétrés de cette idée - de cette idée qui est au cœur de L'Astrée et des romans précieux, du théâtre de Corneille et de la morale cartésienne - que l'homme véritable est maître, sinon des choses extérieures, du moins de lui-même, maître de ses sentiments ou du moins maître des manifestations de ses sentiments. Et voici qu'en 1666, ces deux « honnêtes gens » que sont Alceste et Philinte, conviennent que la Raison n'est pas ce qui règle l'Amour. La voie est ouverte pour ces tragédies harmonieuses et cruelles de Racine qui, pendant dix ans, illustreront d'une façon si pathétique, si touchante et en même temps si amère, la même vérité douloureuse.

 

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       Tant il est vrai qu'il suffit d'entrer dans le vif d'un texte particulier pour en faire jaillir des idées générales ! Et quand on est arrivé au terme de l'enquête, alors, mais alors seulement,on découvre ce qui est le centre du texte, et comment autour de ce centre tout s'organise. On commence d'ordinaire, à peine le texte lu, par en déterminer a priori la composition, « le plan », comme on dit. Mais cette composition, c'est justement ce qu'il y a en lui de plus intime, de plus secret.

    

     Ah ! si par « composition» on entend seulement la division en paragraphes, on n'a même pas besoin de parcourir le texte pour l'apercevoir. Mais la « composition» véritable, l'architecture interne, nous ne la découvrirons que par un long effort de pénétration et de sympathie. Nous verrons alors comment de l'idée maîtresse, de l'intention directrice, tous les développements rayonnent et se ramifient. L'ordre adopté par l'écrivain varie avec son tempérament et son objet. Il sera tantôt oratoire, tantôt didactique, tantôt musical. Le découvrir, ce sera notre meilleure récompense.

   

     L'explication est achevée. Mais je ne crois pas que nous soyons tout à fait au bout de notre tâche. D'abord, nous l'avons dit, il faudra faire relire le texte par les élèves. Ce sera le meilleur moyen de s'assurer que l'exercice a servi à quelque chose. D'autre part, on a soulevé hier la question des notes. Je n'en dirai qu'un mot. J'ai encore bien des illusions à perdre, mais je crois qu'il en est une que je ne perdrai jamais : c'est la conviction que, dans l'enseignement, seules les méthodes actives peuvent être de quelque fécondité. Pendant l'explication, les élèves doivent être actifs. Ils n'ont pas à essayer d'attraper au vol les paroles d'un autre, mais à réfléchir et à comprendre par eux-mêmes. Je revois l'expression d'égarement et d'affolement, je ne dis pas seulement des enfants, mais des grand:; garçons et des grandes filles, lorsque le professeur est seul à parler et qu'ils ne songent qu'à recueillir, çà et là, au petit bonheur, quelques miettes de l'exposé. Je les vois, le cou tendu vers le cahier de droite ou vers le cahier de gauche, parce qu'un mot leur a échappé ... Evitons-leur cette disgrâce. Pour expliquer, ils doivent avoir les yeux et l'esprit fixés sur le texte : ce n'est pas le moment de griffonner. Mais, après l'explication, j'aimerais que le maître leur dît : « Maintenant, tous ensemble, nous allons, en quelques lignes, essayer de résumer ce que nous avons dégagé de ce texte. » Résumer, dégager l'essentiel de l'accessoire, il y a peu d'exercices aussi profitables. Je ne me lasse pas de citer ce mot que j'ai entendu dire à Ernest Lavisse : « On a l'habitude, dans les classes, de « faire développer ». (C'était en effet, il n'y a pas si longtemps, le thème de la plupart des dissertations : « développez cette pensée. ») On fait développer. On ne fait jamais résumer. Je crois qu'on a tort, continuait Lavisse, parce que, pour résumer, il est tout de même préférable de comprendre, tandis que, pour développer, il est indispensable de ne pas avoir compris. » On résumera donc ce qu'on a appris en étudiant le texte. L'élaboration de ce résumé se fera au tableau noir. Toute la classe y participera, et on arrivera à une rédaction que les élèves comprendront, puisqu'elle sera d'eux. Chacun la recopiera sur son cahier. Mon vieux camarade Adrien Cart a appris de son maître Alain et aime à rappeler que copier ce qu'on comprend est un exercice d'une haute vertu pédagogique. Nos élèves auront ainsi entre les mains le résumé fidèle et précis de tous les enseignements qu'ils auront dégagés eux-mêmes de l'étude des grands textes. Ils auront plus de profit, je crois, à relire ce cahier qu'à apprendre par cœur les formules imprimées en caractères gras des manuels de littérature.

 

 

 

 

L’Explication française
par
Pierre Clarac

Editions S.U.D.E.L. 1957

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