J''ai pris
enfin le temps de taper le texte des douze premières minutes
du film « In girum imus nocte et consumimur igni »
de Guy Debord,
qui fait en voix off le portrait de notre classe sociale (je me souviens
de 2-3 personnes sur la liste qu'il intéressait de savoir, il
y a plusieurs mois, si les profs faisaient plutôt partie de la
bourgeoisie ou du prolétariat). Le texte m'a paru suffisamment
intéressant, éclairant, pour que je vous le copie : il
est notable, quand même, que tant de maux qui accablent notre
société soient si bien dénoncés dès
1978 (je pense particulièrement, on s'en doute, à "l'analphabétisme
modernisé", mais pas seulement, hélas pour nous). Bien
sûr, le texte pâtit d'être séparé des
photos qui l'accompagnent (qui aident parfois à le comprendre,
en soulignant certains effets, certaines idées, ou qui le commentent,
qui le nuancent, etc.).
Le film commence par une image
de spectateurs, dans une salle de cinéma, photographiés
frontalement, comme vus
depuis l'écran. Il faut avoir ça en tête quand on
lit le début (cette photo
reste pendant les deux tiers du premier paragraphe), et s'imaginer que
l'on est
soi-même au cinéma, devant l'écran ... Jean-Baptiste
« Je ne ferai
dans ce film aucune
concession au public. Plusieurs excellentes raisons justifient à
mes yeux une
telle conduite, et je vais les dire.
Tout d'abord, il est assez notoire que je n'ai nulle part fait de
concessions
aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des
pouvoirs existants. Par ailleurs,
quelle que soit l'époque, rien d'important ne s'est
communiqué en ménageant un
public, fût-il composé des contemporains de
Périclès ; et, dans le miroir glacé
de l'écran, les spectateurs ne voient présentement rien
qui évoque les citoyens
respectables d'une démocratie. Voilà bien l'essentiel. Ce
public si
parfaitement privé de liberté, et qui a tout
supporté, mérite moins que tout
autre d'être ménagé. Les manipulateurs de la
publicité, avec le cynisme
traditionnel de ceux qui savent que les gens sont portés
à justifier les
affronts dont ils ne se vengent pas, lui annoncent aujourd'hui
tranquillement
que "quand on aime la vie, on va au cinéma". Mais cette vie et
ce cinéma sont également peu de
chose, et c'est par là qu'ils sont effectivement
échangeables avec
indifférence.
Le public du cinéma, qui n'a
jamais été très bourgeois et qui n'est presque
plus populaire, est désormais
presque entièrement recruté dans une seule couche
sociale, du reste devenue
large, celle des petits agents spécialisés dans les
divers emplois de ces
"services" dont le système productif actuel a si
impérieusement
besoin : gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement,
propagande,
amusement et pseudo-critique.
C'est là
suffisamment dire ce
qu'ils sont. Il faut compter aussi, bien sûr, dans ce public qui
va encore au
cinéma, la même espèce quand, plus jeune, elle n'en
est qu'au stade d'un
apprentissage sommaire de ces diverses tâches d'encadrement. Au
réalisme et aux
accomplissements de ce fameux système on peut déjà
connaître les capacités
personnelles des exécutants qu'il a formés. Et en effet
ceux-ci se trompent sur tout et ne
peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des
salariés pauvres qui se
croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se
croient instruits, et
des morts qui croient voter. Comme le mode de production les a durement
traités
! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient
et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent toutes les
misères et les humiliations de tous les systèmes
d'exploitation du passé, ils
n'en ignorent que la révolte.
Ils
ressemblent beaucoup aux esclaves, par ce qu'ils sont parqués en
masse,
et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines
et lugubres, mal nourris
d'une alimentation polluée et sans goût, mal
soignés dans leurs maladies
toujours renouvelées, continuellement et mesquinement
surveillés, entretenus
dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions
spectaculaires qui
correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils
sont transplantés loin de
leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et
hostile,
suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie
présente. Ils ne
sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des
imbéciles. Ils
meurent par série sur les routes, à chaque
épidémie de grippe, à chaque vague
de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs
aliments, à chaque
innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un
décor dont ils
essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions
d'existence entraînent leur
dégénérescence physique, intellectuelle, mentale.
On leur parle
toujours comme à
des enfants obéissants à qui il suffit de dire "il faut"
et ils
veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants
stupides,
devant qui bafouillent, et délirent, des dizaines de
spécialisations
paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre
n'importe quoi,
en le leur disant n'importe comment, et aussi bien le contraire le
lendemain.
Séparés
entre eux par la perte
générale de tout langage adéquat aux faits, perte
qui leur interdit le moindre
dialogue, séparés par leur incessante concurrence,
toujours pressés par le
fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc
séparés par l'envie
la moins fondée et la moins capable de trouver quelque
satisfaction, ils sont
même séparés de leurs propres enfants,
naguère encore la seule propriété de
ceux qui n'ont rien. On leur enlève, en bas âge, le
contrôle de ces enfants,
déjà leurs rivaux, qui n'écoutent plus du tout les
opinions informes de leurs
parents, et sourient de leur échec flagrant, méprisent
non sans raison leur
origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle
régnant que ceux de ces
domestiques qui les ont par hasard engendrés. Ils se
rêvent les métis de ces
nègres-là. Derrière la façade du
ravissement simulé, dans ces couples, comme
entre eux et leur progéniture, on n'échange que des
regards de haine.
Cependant, ces
travailleurs
privilégiés de la société marchande
accomplie ne ressemblent pas aux esclaves
en ce sens qu'ils doivent pourvoir eux-mêmes à leur
entretien. Leur statut peut
être plutôt comparé au servage, parce qu'ils sont
exclusivement attachés à une
entreprise et à sa bonne marche, quoique sans
réciprocité en leur faveur, et
surtout parce qu'ils sont étroitement astreints à
résider dans un espace
unique, le même circuit des domiciles, bureaux, autoroutes,
vacances et
aéroports toujours identiques.
Mais ils ressemblent
aussi aux
prolétaires modernes par l'insécurité de leurs
ressources, qui est en
contradiction avec la routine programmée de leur dépense,
et par le fait qu'il
leur faut se louer sur un marché libre, sans rien
posséder de leurs instruments
de travail, par le fait qu'ils ont besoin d'argent. Il leur faut
acheter des
marchandises et on a fait en sorte qu'il ne puisse leur rester de
contact avec
rien qui ne soit une marchandise.
Mais où pourtant leur situation
économique s'apparente plus précisément au
système particulier du péonage,
c'est en ceci que, cet argent autour duquel tourne toute leur
activité, on ne
leur en laisse même plus le maniement momentané. Ils ne
peuvent évidemment que
le dépenser, le recevant en trop petite quantité pour
l'accumuler, mais ils se
voient en fin de compte obligés de consommer à
crédit, et l'on retient sur leur salaire le
crédit qui leur est consenti, dont il auront à se
libérer en travaillant
encore.
Comme toute
l'organisation de
la distribution des biens est liée à celle de la
production et de l'État, on
rogne sans gêne sur toute leur ration, de nourriture comme
d'espace, en
quantité et en qualité. Quoi que restant formellement des
travailleurs et des
consommateurs libres, ils ne peuvent s'adresser ailleurs, car c'est
partout que
l'on se moque d'eux.
Je ne tomberai pas
dans
l'erreur simplificatrice d'identifier entièrement la condition
de ces salariés
du premier rang à des formes antérieures d'oppression
socio-économique. Tout
d'abord parce que, si l'on met de côté leur surplus de
fausse conscience et
leur participation double ou triple à l'achat des pacotilles
désolantes qui
recouvrent la presque totalité du marché, on voit bien
qu'ils ne font que partager la triste vie de la grande
masse des salariés d'aujourd'hui. C'est d'ailleurs dans
l'intention naïve de
faire perdre de vue cette enrageante trivialité que beaucoup
assurent qu'ils se
sentent gênés de vivre parmi les délices alors que
le dénuement accable des
peuples lointains. Une autre raison de ne pas les confondre avec les
malheureux
du passé, c'est que leur statut spécifique comporte en
lui-même des traits
indiscutablement modernes. Pour la première fois dans
l'histoire, voilà des
agents économiques hautement spécialisés qui, en
dehors de leur travail,
doivent faire tout eux-mêmes. Ils conduisent eux-mêmes leur
voiture, et commencent
à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes
leurs achats ou ce qu'ils
appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les
supermarchés comme
dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. Sans doute leur
qualification
très indirectement productive a-t-elle été vite
acquise, mais ensuite, quand
ils ont fourni leur quotient horaire de ce travail
spécialisé, il leur faut
faire de leurs mains tout le reste. Notre époque n'en est pas
encore venue à
dépasser la famille, l'argent, la division du travail. Et
pourtant, on peut
dire que, pour ceux-là, déjà, la
réalité effective s'en est presque entièrement
dissoute dans la simple dépossession. Ceux qui n'avaient jamais
eu de proie
l'ont lâchée pour l'ombre.
Le caractère
illusoire des
richesses que prétend distribuer la société
actuelle, s'il n'avait pas été
reconnu en toutes les autres matières, serait suffisamment
démontré par cette
seule observation que c'est la première fois qu'une
système de tyrannie
entretient aussi mal ses familiers, ses experts, ses bouffons.
Serviteurs surmenés du vide, le vide les
gratifie en monnaie à son effigie. Autrement dit, c'est la
première fois que
des pauvres croient faire partie d'une élite économique
malgré l'évidence
contraire.
Non seulement ils travaillent,
ces malheureux spectateurs, mais personne ne travaille pour eux, et
moins que
personne les gens qu'ils paient, car leurs fournisseurs même se
considèrent
plutôt comme leurs contremaîtres, jugeant s'ils sont venus
assez vaillamment au
ramassage des ersatz qu'ils ont le devoir d'acheter. Rien ne saurait
cacher
l'usure véloce qui est intégrée dès la
source, non seulement pour chaque objet
matériel, mais jusque sur le plan juridique, dans leurs rares
propriétés. De
même qu'ils n'ont pas reçu d'héritage, ils n'en
laisseront pas.
Le public du cinéma ayant donc, avant tout,
à penser à des vérités si rudes,
et qui le touchent de si près, et qui lui sont si
généralement cachées, on ne
peut nier qu'un film qui, pour une fois, lui rend cet âpre
service de lui révéler
que son mal n'est pas si mystérieux qu'il le croit, et qu'il
n'est peut-être
même pas incurable pour peu que nous parvenions un jour à
l'abolition des
classes et de l'État, on ne peut nier, dis-je, qu'un tel film
n'ait, en ceci au
moins, un mérite. Il n'en aura pas d'autre. »