Les Chaînes de l'esclavage
(Extrait)

par Jean-Paul Marat
(1774, traduit en 1792)

 

Jean-Paul Marat gravure du XIXe siècle
d'après le portrait de Joseph Boze

 

 

 

     En 1774, Marat fait paraître ses fameuses Chains of Slavery, précédées d'une adresse To the Electors of Great Britain. Publié à Londres sans nom d'auteur, cet ouvrage paraît en français en 1793 : Les Chaînes de l'esclavage, sous son nom cette fois et avec un texte très sensiblement modifié suite à trois années de Révolution.


      C'est par l'opinion que les princes règnent en maîtres absolus. Eux-mêmes sont bien convaincus de ce principe : ils ont beau être entreprenants, audacieux, téméraires, ils n'osent pas violer les lois de propos délibéré. Quelque crime qu'ils commettent, toujours ils tâchent de le couvrir d'un voile, et toujours ils ont soin de ne pas révolter les esprits.

      L'opinion est fondée sur l'ignorance, et l'ignorance favorise extrêmement le despotisme.

     C'est elle qui, tenant le bandeau sur les yeux des peuples, les empêche de connaître leurs droits, d'en sentir le prix et de les défendre.

    C'est elle qui, leur voilant les projets ambitieux des princes, les empêche de prévenir les usurpations de l'injuste puissance, d'arrêter ses progrès, et de la renverser.

      C'est elle qui, leur cachant les noirs complots, les sourdes menées, les profonds artifices des princes contre la liberté, leur fait donner dans toutes les embûches, et se prendre perpétuellement aux mêmes pièges.

      C'est elle qui, les rendant dupes de tant de préceptes mensongers, leur lie les mains, plie leurs têtes au joug, et leur fait recevoir en silence les ordres arbitraires des despotes.

     C'est elle, en un mot, qui les porte à rendre avec soumission aux tyrans tous les devoirs qu'ils exigent, et les fait révérer du crédule vulgaire comme des dieux.

     Pour soumettre les hommes, on travaille d'abord à les aveugler. Convaincus de l'injustice de leurs prétentions, et sentant qu'ils ont tout à craindre d'un peuple éclairé sur ses droits, les princes s'attachent à lui ôter tout moyen de s'instruire. Persuadés d'ailleurs combien il est commode de régner sur un peuple abruti, ils s'efforcent de le rendre tel. Que d'obstacles n'opposent-ils pas aux progrès des lumières ? Les uns bannissent les lettres de leurs États ; les autres défendent à leurs sujets de voyager ; d'autres empêchent le peuple de réfléchir, en l'amusant continuellement par des parades, des spectacles, des fêtes, ou en le livrant aux fureurs du jeu : tous s'élèvent contre les sages qui consacrent leur voix et leur plume à défendre la cause de la liberté.


Jean-Paul Marat, Les Chaînes de l'esclavage (1774, traduit en 1792)

 

 

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