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[L'odeur
des charniers ne les empêchera pas de dormir ...] par Georges Bernanos |

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Nos ancêtres se sont servis d'une pierre tenue au
creux de la main en guise de marteau, jusqu'au jour où, de
perfectionnement en perfectionnement, l'un d'entre eux imagina de fixer
la pierre au bout d'un bâton. Il est certain que cet homme de
génie, dont le nom n'est malheureusement pas venu jusqu'à
nous, inventa le marteau pour s'en servir lui-même, et non pour
en vendre le brevet à quelque société anonyme. Ne
prenez pas ce distinguo à la légère. Car vos
futures mécaniques fabriqueront ceci ou cela, mais elles seront
d'abord et avant tout, elles seront naturellement, essentiellement, des
mécaniques à faire de l'or. Bien avant d'être au
service de l'Humanité, elles serviront les vendeurs et les
revendeurs d'or, c'est-à-dire les spéculateurs, elles
seront des instruments de spéculation. Or, il est beaucoup moins
avantageux de spéculer sur les besoins de l'homme que sur ses
vices, et, parmi ces vices, la cupidité n'est-elle pas le plus
impitoyable? L'argent tient plus étroitement à nous que
notre propre chair. Combien donnent volontiers leurs fils au Prince et
tirent honneur du trépas de leur enfant, qui refuseraient
à l'Etat leur fortune tout entière, ou même une
part de leur fortune. Je prédis que la multiplication des
machines développera d une manière presque inimaginable
l'esprit de cupidité. De quoi cet esprit ne sera-t-il pas
capable? Pour nous parler d'une république pacifique
composée de commerçants, il faut vraiment que vous vous
croyiez le droit de vous payer nos têtes? Si les boutiquiers
d'aujourd'hui sont plus experts à manier l'aune que
l'épée c'est qu'ils n'ont point d'intérêt
dans les guerres. Que leur importe une province de plus ou de moins
dans le Royaume? Lorsqu'ils trouveront devant eux des concurrents, vous
les verrez contempler d un œil sec les plus effroyables carnages
; l'odeur des charniers ne les empêchera pas de dormir. Bref, le
jour ou la superproduction menacera d'étouffer la
spéculation sous le poids sans cesse accru des marchandises
invendables vos machines à fabriquer deviendront des machines
à tuer voilà ce qu'il est très facile de
prévoir. Vous me direz peut-être qu'un certain nombre
d'expériences malheureuses finira par convaincre les
spéculateurs, au point de les rendre philanthropes.
Hélas! il est pourtant d'expérience universelle qu'aucune
perte n'a jamais guéri un vrai joueur de son vice ; le joueur
vit plus de ses déceptions que de ses gains. Ne répondez
pas que les gros spéculateurs seront tôt ou tard mis
à la raison par la foule des petites gens. L'esprit de
spéculation gagnera toutes les classes. Ce n'est pas la
spéculation qui va mettre ce monde à bas, mais la
corruption qu'elle engendre. Pour nous guérir de nos vices, ou
du moins pour nous aider à les combattre, la crainte de Dieu est
moins puissante que celle du jugement de notre prochain, et, dans la
société, qui va naître, la cupidité ne fera
rougir personne. Lorsque l'argent est honoré, le
spéculateur l'est aussi. Il aura donc beaucoup plus à
craindre l'envie que le mépris ; n'espérons donc pas le
réveil des consciences. Quant à la révolte des
intérêts, on a tout lieu de prévoir qu'elle ne
pourra éclater qu'après un grand nombre de crises et de
guerres si effroyables qu'elles auront usé à l'avance les
énergies, endurci les cœurs, détruit chez la
plupart des hommes les sentiments et les traditions de la
liberté. Les spéculateurs seront alors si nombreux, si
puissants, que les peuples désespérés ne sauront
plus qu'opposer un seul Tyran à cent mille. Disposant des
mécaniques, le Tyran, aussi longtemps que durera sa puissance,
paraîtra moins un horrible qu'un demi-dieu. Mais il faudra que,
tôt ou tard, l'or le corrompe à son tour. Car, dans les
circonstances les plus favorables, un homme ne saurait être plus
qu'un demi-dieu. Mais l'or, lui, sera Dieu. Georges Bernanos - La France des robots
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