L'amer
succès de Sauver les lettres
Au
moment où de nombreux lycéens manifestent une révolte qui fait plaisir à voir,
et comme les errements des uns sont souvent ceux des autres, il peut être utile
de se pencher sur un groupe d'enseignants qui semblait prometteur.
Le cas Sauver les lettres
Dans un monde qui n'a pas été transformé, Sauver
les lettres est en train de réussir, du moins médiatiquement. Cette
réussite se retourne contre Sauver les lettres qui ne pouvait
rien attendre que du renversement de l'ordre social dominant. Mais en même
temps le retard intervenu dans l'action des autres organisations ou individus
qui s'emploient à ce renversement – maintenant et aggravant, avec les autres
contradictions du capitalisme évolué, les impuissances du système éducatif –
maintient l'actualité de Sauver les lettres et en favorise de multiples
répétitions dégradées.
Sauver les lettres possède un caractère tristement indépassable, dans les
conditions de vie qu'elle a rencontrées et qui se sont prolongées
scandaleusement jusqu'à aujourd’hui, parce qu'elle est déjà, dans son ensemble,
un supplément au projet d'instruction publique liquidé à la fin des
Trente glorieuses, parce que toutes ses ouvertures sont au-delà de la post-face
qu'a constitué grossièrement Mai 68 à l'histoire de l'enseignement d'État, sur
les problèmes d'un accès libre et authentique au savoir. De sorte que tout ce
qui veut, en elle, se situer politiquement après les réformes des années
1970 retrouve aggravés des problèmes d'avant (imposture des notions
d'égalité des chances, de mérite, légitimation de la sélection sociale par
l'émergence d'une élite scolaire, tragique dénaturation de l'idée d'esprit
« critique », etc.). Ainsi, pour leur plus grande part, les
nouveautés sur lesquelles on a attiré l'attention au sein de Sauver les lettres
sont seulement des réactions « de bon sens », mieux informées que
d'autres, à la supercherie du pédagogisme : elles savent démasquer la
logique conservatrice à l'œuvre sous le vernis progressiste, mais ne savent
rien rêver d'autre. N'ayant pas reconnu comme scandaleusement déformé, chez
leurs ennemis, l'écho lointain de l'espoir révolutionnaire, les membres de
cette association dénoncent le pouvoir de crapules sans jamais atteindre
vraiment la crapulerie du pouvoir. Aussi ressemblent-ils à ceux auxquels ils
s'opposent : ils partagent l'illusion qu'il serait possible de réformer
l'enseignement au sein du capitalisme.
Le monde moderne a rattrapé la petite avance que Sauver les lettres avait sur
lui. Les manifestations de la nouveauté dans les réformes éducatives prennent
l'apparence du bon sens de Sauver les lettres : après que M. Lang a
prétendu redonner la priorité à la maîtrise de la langue française au primaire,
M. Fillon propose un socle commun de connaissances dans le primaire et le
secondaire, où le français trouvera bien sûr sa place, et déclare vouloir
rendre leur liberté pédagogique aux enseignants. Qu'importe si, au juste, il
n'en est rien, bien au contraire. La réalité qui commande cette évolution est
que, la révolution n'étant pas faite, une large partie de ce qui a constitué
pour Sauver les lettres une percée vers la vérité du système éducatif (la mise
au jour, par exemple, à travers les diverses impostures pédagogiques, de la
reconduction de l'oppression sous une forme toujours plus sophistiquée) s'est
trouvé recouvert et utilisé par le monde répressif que Sauver les
lettres avait combattu.
Le bruit et la fureur
On parle beaucoup de ces jeunes gens furieux, de la colère des profs
aujourd'hui : à côté de Sauver les lettres, Reconstruire l’école, Sauver
les maths et quelques autres encore se font parfois entendre. On en parle
volontiers parce qu'on retrouve à chaque fois le même caractère inoffensif en
profondeur, une même faiblesse rassurante. Produits d'une époque de
décomposition des idées et des modes d'enseignement dominants, d'une époque
d'immenses victoires contre la nature sans élargissement réel des possibilités
de la vie quotidienne, réagissant, parfois brutalement, contre la condition qui
leur est faite, ces sursauts des professeurs sont très grossièrement
contemporains de l'état d'esprit révolutionnaire. Mais ils sont dépourvus de
tout point d'application dans la culture et de tout espoir de changement réel.
De sorte que la résignation est le fond sonore de ce négativisme spontané des
professeurs français.
Si cette génération témoigne parfois de plus d'agressivité, la conscience
qu'elle en prend s'échelonne entre l'imbécillité simple et la satisfaction
prématurée d'une révolte très insuffisante. Ces gens découvrent avec trente ans
de retard un climat subversif qu'on leur avait caché, et pensent être à la
pointe de l'audace en se proclamant républicains, anti-libéraux ou résistants.
Certains sont même particulièrement réactionnaires en ceci qu'ils attribuent
une valeur privilégiée, un sens de rachat, à l'exercice de la littérature ;
c'est-à-dire qu'ils se font aujourd'hui les défenseurs d'une mystification qui
a été dénoncée vers 1920 en Europe, qui ne vaut pas mieux que son envers
fonctionnaliste, et dont la survie est d'une plus grande portée
contre-révolutionnaire que celle de la Couronne britannique.
Toutes ces rumeurs, ces onomatopées de l'expression révolutionnaire, ont en
commun d'ignorer le sens et l'ampleur des réflexions sur l'éducation entamées
pendant la Commune ou Mai 68. En fait, la continuation de la critique de l'école
comme lieu de formatage serait l'attitude la plus conséquente, si rien de
nouveau ne parvenait à la remplacer. Mais, précisément, les professeurs et les
parents qui rallient Sauver les lettres, parce qu'ils connaissent son exigence
profonde et ne peuvent surmonter la contradiction entre cette exigence et cette
immobilité d'une pseudo-réussite, se réfugient dans
les côtés conservateurs que Sauver les lettres portait en soi dès sa formation
(stratégie de lobbying, accompagnement du syndicalisme, républicanisme,
croyance confuse à un âge d'or qui pourrait être ailleurs qu'en avant de
l'histoire).
Aussi Sauver les lettres a-t-elle seulement été un début d'expérience
contestataire dans l'enseignement, expérience qui a presque immédiatement
tourné court pratiquement et théoriquement. Il s'agit d'aller plus loin.
Pourquoi ne peut-on pas militer à Sauver les lettres ? Ce n'est pas pour
obéir à la sommation, qui est faite en permanence, de se distinguer en
apparence du scandale conservateur (nous ne nous soucions pas d'adopter une
originalité de tous les instants. Et pour cause : quelle direction neuve
nous proposerait-on ? Au contraire, le pouvoir est prêt à applaudir à
toutes les régressions maquillées qu'il nous plaira de choisir). Si l'on ne peut
pas militer à Sauver les lettres, c'est de crainte de s’y ennuyer. La
résignation est la réalité commune de toutes ces organisations, à partir du
moment où elles s'installent dans la routine du lobbying. C’est la réalité des
profs « en colère », et de toutes ces rébellions qui sont sans
perspectives – mais bien éloignées d'être sans cause.
Jean-Baptiste, sur une
partition d’I.S.
Pour information, le site de Sauver les lettres :
http://www.sauv.net
« C'est ça la jeunesse en colère ? », un très bon tract d'un
« groupe autonome lycéen » :
http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=33206
Message du 02.03.2005 - sur : AUTONOMIE (http://www.autonomie.org/)