Ecole et société
par Pedro Cordoba

 

 

ECOLE ET SOCIETE

 

  1. La Révolution

 

Adorno c’est bien, Benjamin c’est mieux. Puisque chacun y va de ses conseils de lecture, je suggère de lire et méditer les « Thèses sur l’Histoire » une fois par semaine pendant six mois. Renouveler le traitement si besoin est. C’est un peu hermétique au début mais on finit par s’y habituer et par comprendre. La Révolution ne peut être conçue comme un moment à venir dans le temps de l’histoire. Elle suppose un saut dans ce que Benjamin appelle le « temps messianique », une trouée dans le temps continu de l’histoire. Certains ont vécu cela en mai 68. Mais pas ceux qu’on appelle les « soixante-huitards » (OK avec la définition de Julien). Et surtout pas un Barroso. Comme les jeunes ne peuvent pas savoir ces choses-là, je précise que Barroso n’était pas maoïste mais pro-chinois. Vraiment rien à voir : on se tapait sur la gueule entre maos et prochinois… A tenir en compte si l’on s’intéresse à l’histoire contemporaine. On doit trouver plein de choses là-dessus dans les archives. Pas à Moscou mais dans la Hoover Tower de Stanford.

 

De la lecture de Benjamin deux conclusions se dégagent. L’une est pessimiste : en tant que phénomène messianique, la Révolution n’aura pas lieu ici-bas (sauf à adopter un point de vue religieux et croire à la venue effective du Messie). La deuxième conclusion est optimiste : en tant qu’interruption du temps de l’histoire, elle a toujours lieu dans l’« à-présent » (Jetztzeit). Inutile d’attendre des jours meilleurs. C’est ici et maintenant – à-présent – que l’on peut « sauver » les « promesses vaincues du passé ». Jouer donc l’à-présent (messianique) contre le présent (historique). Du point de vue strictement historique, le cycle des Révolutions est clos. Il aura duré de 1789 à 1989, de la Bastille à Berlin. Deux siècles exactement. C’est pas mal. Mais c’est fini. Il faut en prendre acte. Du point de vue messianique, c’est autre chose : en tant que résistance au présent de l’histoire, l’idée de révolution est trans-historique, elle est toujours à l’ordre du jour, elle est invincible car il y aura toujours des résistants.

 

Pour éviter les confusions je préfère employer le mot « résistance » plutôt que le mot « révolution », trop connoté par une histoire désormais close. Je précise à tout hasard que Benjamin – ami de Brecht, de Hannah Arendt et d’Adorno (entre autres) – est l’un des philosophes (marxistes) les plus importants du XX siècle et que les littéraires peuvent aussi y trouver des choses superbes sur le Baroque ou sur Baudelaire.

 

  1. Bourdieu

 

La « théorie de la reproduction » est une immense couillonade. En outre, elle a eu (historiquement) des effets catastrophiques puisqu’elle a donné une caution de gauche à la destruction néo-libérale de l’école. Les pédagogistes et la « gauche » (PC, PS, libertaires, écolos, trotskos, etc.) ne sont s’en sont pas encore aperçus. Où est l’erreur ? On utilise des notions imaginaires et réifiées (bourgeoisie, classe dominante, classe dominée, etc) en transformant des concepts en realia. Métaphysique idéaliste. Le point de vue matérialiste est celui du nominalisme : seuls les individus existent. Il y a des bourgeois, il n’y a pas de bourgeoisie. C’est pourquoi la seule sociologie qui vaille est la « théorie du choix rationnel ». Il est vrai que la plupart de ses partisans ont une conception très restrictive de la rationalité et ne tiennent pas compte de l’ensemble des contraintes qui déterminent l’éventail des choix. Mais ce n’est pas une raison pour leur abandonner le terrain. Idem pour l’économie. Bourdieu lui-même a fini par s’en apercevoir quand il a introduit la notion d’habitus. Au prix d’une complication extrême du système sans gains appréciables. On peut dire de Bourdieu ce que Deleuze disait de Chomsky : des prémisses d’une gigantesque complexité pour aboutir à des résultats pitoyables : les bourgeois sont plus « distingués » que les prolétaires, les journalistes manipulent l’info, etc. Tout cela est vrai, bien sûr, de même que la « reproduction ». Mais Bourdieu se contente de traduire en axiomes un constat empirique et retrouve à la fin ce qu’il avait mis au début. Tout cela est tautologique et donc parfaitement inutile. C’est une théorie qui n’explique rien, comme la vertu dormitive des médecins de Molière. De la pure et simple scolastique (« réaliste »).

 

La notion de « capital symbolique » (ou culturel) est, elle aussi, une couillonade. Pas celle de « capital humain ». Hélas. Tous ceux qui parlent à tort et à travers de « néolibéralisme » sans même savoir de quoi il s’agit – ie en quoi il se distingue du libéralisme et même de l’ordolibéralisme allemand – feraient bien de se pencher sur la question. Les maoïstes l’avaient fait en 1968-1969. Comme quoi ils avaient une bonne longueur d’avance sur tous ceux qui aujourd’hui découvrent l’eau chaude. Ils en avaient déduit une idée juste : « le savoir est devenu une force productive directe » (c’est ainsi que la chose fut formulée). Et une idée fausse : il faut détruire l’école. Ce fut la ligne dite de la « révolte anti-autoritaire ». L’erreur venait de la croyance à la possibilité d’une révolution dans l’histoire. Une révolution qui devait éviter les perversions de type léniniste-stalinien et qui renouait avec certains principes anarchistes (contrairement aux communistes les anarchistes s’étaient beaucoup intéressés à l’école). Mais tout cela est mort-né : entre 1972 et 1974 tous finirent par comprendre qu’ils faisaient fausse route et en 1974 la direction décida de dissoudre l’organisation. Décision d’une grande sagesse. La plupart des militants se réfugièrent dans le silence, certains firent carrière (surtout ceux qui venaient du « 22 mars » : July, Geismar, etc.), d’autres se consacrèrent à l’étude. Parmi ces derniers, certains de ceux qui aujourd’hui veulent « reconstruire l’école ». En fait, la « force productive directe », ce n’est pas le « savoir » mais les « compétences ». Et c’est l’idéologie néolibérale des compétences qui détruit l’école. Pas la Révolution.

 

  1. Le changement de société

 

Se proposer de changer la société est une utopie totalitaire et toujours vouée à l’échec. Personne n’a jamais changé la société. La société change toute seule. Ce changement est produit par l’agrégation des choix individuels, qui modifie à son tour l’éventail des choix possibles à venir. L’idée de changer la société par l’école est encore plus ridicule. Et totalement anti-marxiste par ailleurs.

 

Tous ceux qui ont voulu transformer l’école en laboratoire de l’avenir – à travers l’éducation des élèves – ont lamentablement échoué. De Bismark à Meirieu en passant par Ferry, Staline ou Hitler.  C’est pourquoi il est absurde de condamner « l’ école de Jules Ferry » au nom de ses objectifs proclamés (nationalistes, patriotiques, colonialistes) puisque ces objectifs n’ont jamais été réalisés et ne pouvaient pas l’être. L’école républicaine n’est en rien responsable de la guerre de 14-18. Aucun des décideurs de l’époque n’avait fréquenté cette école. Je veux bien qu’on accuse la social-démocratie (qui a effectivement trahi ses principes) mais pas l’école de Jules Ferry. Ce que cette école a produit – y compris dans ces institutions ultra-contrôlées qu’étaient les écoles normales – c’est plutôt des socialistes, des communistes, des francs-maçons, des surréalistes, etc. Autre exemple, plus récent : l’Espagne. Tous les Espagnols qui ont plus de 40 ans (autrement dit tous ceux qui exercent quelque responsabilité à quelque niveau que ce soit depuis le Président du gouvernement jusqu’aux simples parents) ont subi des cours obligatoires de religion catholique et de « formation de l’esprit national » (la doctrine fasciste). Or l’Espagne est aujourd’hui le pays le plus « libertarien » d’Europe, le plus pacifiste, celui qui a le taux de natalité le plus bas (hormis l’Allemagne mais en l’espace d’une seule génération). Et bien que la majorité de la population soit encore catholique (ce qui n’est pas le cas aux Pays-Bas) elle vient de légaliser le mariage homo. L’échec de l’éducation franquiste est total. Mais ce résultat à l’envers n’est guère plus brillant : l’Espagne s’enfonce dans l’insignifiance.

 

Reste l’instruction. Et c’est ici que je me séparerais de Blaise Buscail (et de Condorcet). Ce n’est pas en formant des citoyens instruits qu’on garantit l’accès à l’esprit critique ou aux lumières de la Raison. Pour ne pas toujours ressasser l’exemple des intellectuels nazis, je prendrai celui de mes collègues universitaires. On peut supposer qu’ils forment partie de la frange la plus instruite de la population. Et pourtant que de lâcheté et de bêtise – qui est une lâcheté de l’intelligence comme la lâcheté est une bêtise de la volonté ! Je ne connais pas d’esprit plus libre que celui des gitans. Et ils sont tous analphabètes.

 

L’instruction est l’instruction, c’est tout. Rien d’autre à en attendre, et surtout pas au plan politique ou social. Elle se justifie par elle-même. Parce qu’il n’y a rien de plus inutile que l’ignorance.

 

  1. L’école républicaine était-elle démocratique ?

 

Oui, dans la mesure où c’est possible et compte tenu du contexte. Oui, même à l’époque où il y avait « deux écoles » (jusqu’en 1940). Si les « fils du peuple » n’allaient au lycée qu’au compte-gouttes, il ne faut pas en accuser les méchants instituteurs qui les auraient empêchés d’y accéder. Le phénomène est dû au choix des familles – et à l’existence de nombreux « paliers de choix ». C’est Boudon qui permet de comprendre, pas Bourdieu. Parce que Bourdieu n’explique rien. Le vrai « mythe » en ce qui concerne l’école républicaine, c’est celui de « l’exclusion ». Le problème qui se pose depuis 1959 (en fait 1963) est celui de la prolongation de la scolarité à 16 ans et, depuis 1975, à la disparition du palier de la sixième (CES ou CEG). On passe alors du modèle républicain du « parrainage » au modèle néolibéral de la « compétition ». Ou de la démocratisation à la massification, ce qui revient au même. La loi Chevènement de 1985 n’a fait qu’aggraver les choses. Beau succès pour un « républicain » ! On ne peut pas vraiment revenir en arrière. Mais rétablir une certaine égalité des « chances scolaires » (pas des « chances sociales » qui n’ont rien à avoir avec l’école) suppose d’assumer explicitement la « filiarisation » du collège (un vrai palier de choix en quatrième). Cela suppose aussi que les maîtres soient capables d’effectuer cette orientation sans a prioris exclusifs (d’où le problème de la formation des maîtres) et qu’on puisse mettre en place de vraies passerelles. Cela suppose également la création de vraies filières générales spécialisées au lycée. Cela suppose enfin une refonte des programmes depuis le primaire. Mais sur ce dernier point, je pense que nous sommes tous d’accord. Ma seule divergence avec Michel Delord est qu’il faut s’occuper en même temps des IUFM parce qu’il ne sert à rien d’avoir de très beaux programmes si personne n’est capable de les traiter. Et à ce propos la réflexion du GRIP est à la fois insuffisante et inadéquate.

 

[Ce paragraphe est très court mais je pourrai y revenir]

 

  1. Qui étaient nos ancêtres ?

 

On fait toujours les gorges chaudes sur « nos ancêtres les Gaulois ». C’est même devenu l’emblème de l’école de Jules Ferry. Voyez comme elle était colonialiste avec tous ces petits sénégalais obligés de réciter par cœur cette ineptie ! Or cette formule n’a rien à voir avec les colonies en général ni l’Afrique en particulier. Ceux qui rigolent ou accusent pèchent par ignorance. Le problème à l’époque était franco-français et remonte au XVIIIè siècle. Il y avait ceux qui disaient « nos ancêtres les Francs » (Boulainvilliers) et ceux qui disaient « nos ancêtres les Gaulois » (Mably). C’est la théorie de la « guerre des races » (dont Marx a tiré selon son propre aveu la théorie de la lutte des classes). S’opposent ainsi les défenseurs de l’aristocratie (les libertés germaniques, c’est-à-dire les privilèges) et les partisans du Tiers-Etat (la liberté de tous, la Liberté républicaine puisque le Tiers Etat, supposé descendre des Gaulois, doit être « tout »). A l’époque de Jules Ferry, la République n’était pas encore consolidée. Revendiquer des ancêtres « gaulois » était un mot d’ordre républicain et démocratique contre la tentation d’une restauration monarchiste (Action Française). Les historiens devraient savoir ces choses-là…

 

Résumé

 

-         La Révolution n’aura pas lieu

-         La théorie de Bourdieu n’explique rien : paix à son âme

-         On ne change pas la société

-         L’école échoue toujours à éduquer

-         L’instruction ne sert à rien (sauf à combattre l’ignorance)

-         L’école républicaine n’excluait personne

-         Il faut redémocratiser l’école

-         Vive Astérix le résistant !

 

 

 

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