"Propositions de base"
par Jean-Baptiste
(nouvelle version du 27/04/2005)

 

 

PROPOSITIONS DE BASE

pour un groupe sur l'école

Principes de base

1. Rêver d'un accès libre et authentique au savoir dans une société capitaliste serait non seulement illusoire mais aussi, très vite, dangereux : dans un tel contexte, une "réussite" éventuelle se retournerait immanquablement contre nous. Notre action ne peut se concevoir que dans le cadre d'une action plus large visant à renverser l'ordre social existant. Mais comme il ne s'agit pas d'attendre quoi que ce soit qui nous serait extérieur, il nous appartient d'œuvrer dès maintenant pour ce renversement. Cela veut dire, concrètement, rompre avec des analyses sur l'école et des modes d'action qui ne peuvent que favoriser l'émergence de fausses alternatives.

 

2. Nous sommes convaincus de l'absolue nécessité de s'organiser mais aussi, ayant tiré un minimum d'enseignements de l'histoire des XIXe et XXe siècles, de s'organiser de façon non hiérarchique. Tout le monde veille donc à partager ses connaissances et compétences, et à en acquérir de nouvelles. Personne ne prétend imposer ses vues autoritairement à l'ensemble, mais au contraire cherche à former et informer les autres. Quand des fonctions spécialisées sont jugées indispensables, et seulement dans ce cas, elles sont occupées par des personnes choisies collectivement, pour une durée déterminée, si possible courte, et ne peuvent être occupées deux fois de suite. En outre, ces personnes n'occupent simultanément qu'un nombre de responsabilités extrêmement limité, une seule dans la mesure du possible, et peuvent être démises de leurs fonctions à tout moment.

 

3. L'organisation ne saurait devenir un fin en soi. C'est précisément pour les raisons qui rendent indispensable de s'organiser qu'il convient de prévoir la fin d'une organisation. Une organisation vivante est une organisation qui sait disparaître, notamment lorsqu'il semble qu'elle commence à produire sa propre idéologie, lorsque l'action des uns se met à nuire à celle des autres. Mieux vaut dans ce cas repartir sur de nouvelles bases.

 

 

Sur la critique de l'école

 

4. La critique de l'école ne saurait se contenter de dénoncer les coups de boutoir portés par le capitalisme néolibéral ; elle doit s'articuler avec une critique de l'enseignement d'État qui a marqué un très net recul ces trente dernières années. Ce double défi est lié à l'histoire du système scolaire : on peut dire, schématiquement, que la critique de l'enseignement d'État a culminé en 1968 et qu'une critique du désengagement de l'État est apparue depuis lors, qui culmine aujourd'hui. La première exprime le rejet du système d'instruction publique mis en place par Jules Ferry, qui était une réaction du pouvoir à la menace que représentait la Commune et, en particulier, à son projet d'une école gratuite et dégagée des tutelles de l'Église et de l'État. La seconde critique exprime de façon plus confuse le rejet des réformes qui se sont succédées depuis 1969, notamment depuis la "réforme Haby", qui sont une réaction du pouvoir, dans un contexte de crise économique, à la menace qu'a constitué 1968 et, en particulier, à sa profonde aspiration à l'égalité. La confusion de la seconde critique trouve son origine dans une nostalgie diffuse de ce que le capitalisme a pu faire pendant les Trente glorieuses, rendue possible par le travail de falsification du sens et des événements de Mai. C'est ainsi que la critique du désengagement de l'État prend parfois les traits d'une idéologie de la restauration : minimisant en théorie la fonction de formatage politique et social de l'institution scolaire, et agissant comme si elle n'existait pas, elle ne fait qu'appeler de ses vœux une massification de l'enseignement secondaire "plus ambitieuse", semblable à celle du primaire (une "massification-démocratisation" illusoire, comme on l'a vu avec celle de Jules Ferry, mais dont la perspective est d'autant plus recherchée que les nouvelles conditions économiques et politiques s'en éloignent, rendant ainsi vie au mirage).

 

5. La tendance représentée par la critique de l'enseignement d'État n'est pas exempte de travers non plus. Elle tombe souvent dans l'imposture d'un Nous n'avons pas besoin d'éducation. Sous la nécessaire critique du contrôle des corps et des esprits par la société se glisse facilement le fantasme d'une indépendance absolue qui ne pourra jamais rien être d'autre que la "liberté" des animaux. L'autorité du professeur, voire du parent, est pensée sur le modèle de la domination du tyran, voire du patron. Sous prétexte que les dirigeants considèrent le peuple comme un éternel enfant, il s'agirait simplement de renverser la proposition, et de libérer l'enfant d'une éternelle tyrannie de l'éducation… Nous ne voulons pas plus d'une société sans école que d'une école sans société. Face au capitalisme qui nous veut tous des enfants, nous avons tous à devenir adultes, maîtres de nos vies. Aussi l'urgence est-elle d'articuler le refus des nouveaux projets du capital à celui d'un enseignement d'État : prolonger plus longtemps l'une ou l'autre seulement des deux critiques expose à une récupération particulièrement aisée.

 

6. La récupération est la grande question, trop souvent impensée ou minimisée. Le pouvoir a toujours réussi, jusqu'ici, à s'attacher les services de la petite bourgeoisie intellectuelle : la chose est claire pour la IIIe République. Plus récemment, confiant dans la faible radicalité de leurs critiques, dans leur humanisme chrétien, le pouvoir a accordé des postes et une audience à de nombreux partisans des "sciences de l'éducation" soucieux de "déscolariser l'école", voulant que l'élève "construise lui-même ses savoirs" loin de tout cours magistral. Avec une conscience relativement claire de leur rôle, au plus près de leurs intérêts, ceux-ci ont joué le jeu du libéralisme scolaire, d'une "autonomie" compatible avec "l'employabilité" voulue à Bruxelles. D'innombrables pédagogos les ont secondés, affichant d'autant plus leur satisfaction de participer à une révolution pédagogique qu'ils n'en reconnaissaient pas les résultats dans l'expérience. Dans ces conditions, l'erreur théorique et pratique de la contestation actuelle, volontiers "républicaine", est de ne pas avoir su reconnaître en eux comme tragiquement déformé l'écho lointain de l'espoir révolutionnaire. Faute d'avoir démasqué cette imposture à la base, la plupart des mouvements actuels s'exposent à une nouvelle récupération, quand ils ne la recherchent pas plus ou moins délibérément - fondant leurs seuls espoirs dans une réaction "républicaine". Ainsi les uns finissent-ils par ressembler aux autres : tous agissent comme s'il était possible de réformer l'école au bénéfice de tous au sein du système capitaliste.

 

 

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