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Les damnés de
la terre ( 9 novembre 2005 ) |
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LES
DAMNES DE LA TERRE Hormis le
temps, il y a encore un autre moyen de G .C. Lichtenberg L’homme aux écus ne connaît « la
réalisation K.Marx Douze longues nuits illuminées de feu,
tâchées de sang. Pendant ce temps-là, sans doute
paralysés par la trouille [1]
, les tâcherons du concept, toujours
prêts à voler au secours de ceux qui les paient,
rattachaient leurs godasses en tremblant ; effrayés [2]
, incapables de fourbir ne serait-ce
qu’un embryon de réflexion, les journalistes vedettes
comptaient et recomptaient le nombre de voitures brûlées
en s’emmêlant les doigts dans leurs calculettes ; tous
les amis des grandes causes humanitaires, d’autant plus proches
de la misère humaine qu’elle se trouve très loin
d’eux, se retrouvaient bec cloué. Tous les
m’as-tu-vu, beaux parleurs et bavards s’étaient mis
en vacances universitaires. La grande peur des classes dirigeantes et
de leurs valets, les prétendues élites
intellectuelles… Il aura
fallu plus de douze longues nuits pour qu’enfin un homme se
lève et ait le
courage d’appeler un chat un chat. Aussi bien eu égard aux
mesures à caractère
politique qu’aux mesures à coloration sociale qu’il
annonce, sans aucun doute à
son insu, Dominique de Villepin proclame la vérité,
nommément celle-ci, hégélienne,
que « L’esclave est la vérité du
maître. » En effet, quoi
qu’on en pense, le discours tenu par le Premier ministre
Dominique de Villepin
lundi 7 novembre aura décisivement contribué à
objectiver ce grand charivari en
conférant une vraie dignité au cri qui secoue la France
ces derniers jours en
lui donnant la dimension d’un événement
politique considérable. ZONES FRANCHES URBAINES
Sans savoir vraiment ce qu’il disait, on
entendit récemment un juge du parquet du tribunal de Bobigny
déclarer : « Nous sommes dans une situation
proche de la jungle dont ce département est victime depuis des
jours. »[3]
A une réserve près
(« depuis des jours »), ce juge ne croyait pas si
bien dire. Ordinairement, la loi de la jungle désigne
« tout endroit, tout milieu humain où règne la
loi des fauves, de la sélection naturelle » (Petit
Robert), autrement dit, la loi du plus fort. Prenons un exemple parmi cent possibles. Ce
n’est sans doute pas sans ironie qu’Alain Juppé,
alors Premier ministre, promulgua en 1997 une loi dite de
« redynamisation urbaine » en créant des zones
franches urbaines (ZFU). Celle-ci comprenait trois volets
principaux : exonération d’impôt sur le
revenu ou d’impôt sur les sociétés dans une
limite annuelle de 400 000 francs ; exonération
de plein droit de la taxe professionnelle au profit des entreprises de
moins de 50 salariés ; exonération de taxe
foncière des locaux professionnels situés sur le
territoire de la ZFU. A l’époque, L’Humanité
écrivait à propos de la Corse devenue zone franche :
« Les patrons, qui cumulent, depuis Raffarin ces
dispositions avec le crédit d’impôt pour
investissement, ont avoué que leur chiffre d’affaires
avait augmenté en moyenne de 30 %, pour un score de 14 % du
PIB insulaire […] grâce aux effets des mesures
d’allégements de charges de la zone franche. »[4]
Ainsi,
non seulement le gouvernement d’alors accentuait encore une fois
l’injustice
fiscale, mais il créait ce que l’on pourrait nommer de
nouveaux espaces de
libertés dans lesquels chacun – chef d’entreprise
– pouvait s’engouffrer ;
ce fut la ruée vers l’or. Chacun, chef d’entreprise,
s’exonérant de se
soumettre à la loi commune, s’installait dans une zone de
non-droit légalisé.
En même temps, cette loi contribuait essentiellement à
continuer à détruire le
droit du travail, le droit social, le droit syndical… Cette loi
déliait les
liens qui faisaient obligation aux uns et aux autres de se soumettre
à la loi
commune. Elle contraignait donc chacun, dont plus une loi
n’assurait
l’intégrité, à vivre dans ces nouveaux
espaces de liberté. Perdant toute
sécurité, chacun était contraint à
recouvrer sa liberté. Cette loi, donnant un
statut juridique de légalité à
l’illégitimité, légalisait « la
loi de la
jungle ». Le pacte de la communauté rompu
unilatéralement, qui pouvait et
devait encore s’y soumettre ? En toute rigueur, il est
absolument
impossible de se conformer à une loi qui n’existe plus. Car « la vie en commun [n’est]
possible que lorsqu’une pluralité parvient à former
un groupement plus puissant que ne l’est lui-même chacun de
ses membres, et à maintenir une forte cohésion en face de
tout individu en particulier. La puissance de cette communauté
en tant que ‘Droit’ s’oppose à celle de
l’individu, flétrie du nom de force brutale. En
opérant cette substitution de la puissance collective à
la force individuelle, la civilisation fait un pas décisif. Son
caractère essentiel réside en ceci que le membres de la
communauté limitent leur possibilités de plaisir alors
que l’individu isolé ignorait toute restriction de ce
genre. Ainsi donc, la prochaine exigence culturelle est celle de la
‘justice’, soit l’assurance que l’ordre
légal désormais établi ne sera jamais violé
au profit d’un seul. […] Le résultat final
doit être l’édification d’un droit auquel tous
– ou du moins tous les membres susceptibles
d’adhérer à la communauté – aient
contribué en sacrifiant leurs impulsions instinctives
personnelles, et qui d’autre part ne laisse aucun d’eux
devenir la victime de la force brutale. »[5]
On n’en
finirait plus d’égrener la liste des truands du patronat,
racailles de la
politique, bandes de la finance, bandes organisées et tous leurs
sbires
appointés qui se sont arrogé le droit de piller
l’argent public pour leur
propre plaisir alors qu’ils en étaient comptables. Et, par
un singulier renversement
des causes et des effets, ce sont les mêmes qui, après
avoir jeté tout le monde
des pauvres dans la jungle des villes qu’ils ont fabriquée
pour assouvir leur
seule soif d’or, leur seul profit, leurs seuls plaisirs,
jusqu’à leur ôter le
pain, le droit de vivre, le droit de travailler…,
s’étonnent et sont pris
d’effroi que ce monde des pauvres soit pris du même
syndrome de folie
furieuse ? Aussi violents soient-ils, ils ne font que montrer en
miroir de
façon atténuée, l’arrogance et la
monstruosité des puissants. UN
VENT DE FOLIE Quel que soit
le nom dont on
pare les feux qui éclairent le ciel de ces nuits de novembre,
violences
urbaines, situation de guerre, vandalisme, crise des banlieues, guerre
civile,
très grave malaise social, etc. ; quel que soit le nom dont
on habille les
acteurs de cet événement, jeunes révoltés,
racaille, émeutiers, jeunes issus de
l’immigration, sauvageons, ordre des bandes, jeunes des quartiers
sensibles,
laissés-pour-compte, casseurs, etc. ; il n’en demeure
pas moins vrai
qu’ils sont désormais, dans des conditions tout à
fait spécifiques, qu’on le
veuille ou non, les acteurs politiques majeurs du présent et de
l’avenir. Dans
un grand fracas, ce moment marque à la fois la fin d’une
époque et le début
d’une ère nouvelle. Certes, si l’on s’en tient
aux formes de luttes présentes,
cette appréciation pourra paraître scandaleuse tant elle
contredit toute une
tradition syndicale ou politique. Or, nous sommes obligés de
constater que ces
formes de luttes traditionnelles ont fait faillite. Cette faillite est
si
considérable, si massive, si rédhibitoire qu’elle
oblige à tout recommencer
depuis le début. Les nouvelles générations ne
bénéficient d’aucune sorte
d’héritage, sinon celui de l’échec de leurs
aînés. Et pourtant, à lire les
inquiétudes des dirigeants des pays de la Sainte-Alliance
européenne craignant
l’effet de contagion, il est difficile d’imaginer
qu’un tel déchaînement de
forces ait pu se produire ailleurs que dans ce pays qui fut celui des
jacqueries et de la Révolution française. Il en est
même l’héritier direct. Il
sera facile, trop facile, à tous ceux qui ont transformé
la France en désert
politique et en désert culturel de ne pas vouloir discerner le
sens
profondément politique de ces nuits de novembre. Les mêmes
puristes pourront
toujours dire : « Mais quoi, où sont les mots
d’ordre ? où sont
les représentants de ce mouvement ? où sont les
chefs ? » Nous
savons qu’ils ont peur. Cela suffit. Désormais, la
jeunesse est entrée dans l’histoire
par la seule porte laissée entrouverte. Maintenant, si l’on considère les
conditions réelles et concrètes de la lutte politique,
alors on peut raisonnablement considérer cet événement
comme la plus pure expression de la lutte des classes au moment
où toute conscience de classe fait défaut ; par
exemple, dans le meilleur des cas les ci-devant révolutionnaires
ne sont plus que des bureaucrates soldés… Ce mouvement
semble contredire toute rationalité, cependant nous dirons
qu’il est plutôt l’effet d’une destruction
préalable de toute pensée rationnelle ; par exemple,
nous vivons une époque d’effondrement de la parole, de
dégénérescence de l’instruction…
Cette persévérance dans la destruction peut bien
décourager tout effort de compréhension empathique,
pourtant elle n’est que la réponse défensive,
éperdue, à la rage destructrice du capitalisme ; par
exemple, destruction des emplois et des métiers, course folle
à l’argent, corruption
généralisée… Mais il y a plus encore. Le
caractère principal de cet événement politique
majeur porte la marque de la folie, voire, dans ses formes
exacerbées, celle d’une folie criminelle, c’en est
même le caractère le plus déconcertant. Mais cette
folie est programmée par des scientistes fous. Hantés par
un délire de toute-puissance, des apprentis sorciers ont
décidé de s’en prendre à l’un des
fondements de l’humanité, la différence sexuelle
(fabrication de bébés de synthèse, marché
chirurgical du changement de sexe, nouvelle législation du droit
civil pour les couples homosexuels…). Il y a plus de vingt ans,
à ce propos, Pierre Legendre écrivait :
« Des opérations sociales meurtrières
d’un genre nouveau […] font leur apparition en ouvrant de
plus en plus grandes les portes de la folie, en rendant de plus en plus
scabreuse l’entrée dans la parole. On ne touche pas
inconsidérément à la logique du
désir. »[6]
Ne serait-il pas urgent de méditer
cette remarque de Freud : lorsqu’il manie le transfert,
« le psychanalyste sait bien qu’il manipule les
matières les plus explosives. » [7]
L’explosion est là, il faut donc
l’affronter pour ce qu’elle est en réalité. DOMINIQUE DE VILLEPIN LÂCHE
DU LEST
Considérons
les mesures sociales annoncées par le Premier ministre. Pris par
la peur, après
un moment où l’hésitation et le calcul froid se le
disputaient, le gouvernement
n’eut pas d’autre choix que de lâcher du lest.
« Nous allons restaurer les
contributions pour les associations dans les quartiers »,
déclarait
Dominique de Villepin. D’autres mesures d’urgence furent
annoncées, de telle
sorte qu’on crût qu’il y en avait beaucoup. Toujours
est-il qu’il aura fallu
casser quelque 10 000 voitures pour que le gouvernement entende
quelque
chose qu’une tradition syndicale appelle revendication.
À cet égard,
nous repérons un phénomène tout à fait
nouveau. 2003.
Pour mieux comprendre ce dont il s’agit, il faut remonter
à la fin du printemps
2003. Le mouvement syndical entendait défendre des acquis
historiques en
matière de maintien des droits à la retraite. Des
semaines durant, des millions
de salariés manifestèrent dans les rues des villes de
France. Rien n’y fit.
Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, s’entêta avec
succès dans son
« sauvetage » des retraites. Ce sauvetage
correspondait exactement à
une atteinte à la vie. Il est vrai qu’il
bénéficia de soutiens syndicaux
inespérés, le premier, celui de Chérèque de
la CFDT qui fut plus royaliste
que le roi ; le second fut le fait de divisions et
d’hésitations calculées de
dirigeants syndicaux de FO et de la CGT. Si bien qu’à la
fin, M. Raffarin
remercia chaleureusement les dirigeants syndicaux, notamment ceux de la
CGT,
pour leur « grand esprit de
responsabilité ». Glissant sur cette pente
douce de la démission, il était clair que le mouvement
s’accélèrerait. La preuve par 2005.
Nous apprenions récemment que sept
organisations syndicales, la FSU, la CGT, la CFDT, FO,
l’UNSA, la CGC, la
CFTC... ont décidé de siéger au sein du conseil
d’administration de l’ERAPF
(retraite additionnelle de la fonction publique), autrement dit,
de
participer à la gestion des
fonds de pension des fonctionnaires. On
achève ainsi, ou peu s’en faut, le
démantèlement des retraites par répartition
mises en place à la Libération. Même si cette
participation est assortie de
précautions oratoires en déclarant « ne
cautionner aucune politique
de placements dont l’objectif serait la recherche d’un
rendement financier
ignorant les dégâts sociaux causés par de telles
orientations, comme le met
encore en évidence l’actualité », toutes
les dérives spéculatives sur les
retraites des fonctionnaires sont désormais possibles. Cette
défaite retentissante de la défense des retraites sonna
le glas d’une certaine
forme d’action syndicale. Bien plus, elle condamnait
historiquement cette forme
de lutte syndicale, voire la forme même de l’organisation
syndicale. Quelles que soient
ses limites,
et elles sont sévères, le mouvement de début
novembre 2005 montre une nouvelle
voie possible, celle du couteau. N’est-ce pas Eric Hobsbawm qui
écrivait :
« Le XXIe siècle sera le siècle de
la violence » ? UN CONSENSUS INCREVABLE
Effet
de la grande peur. De tous côtés, on en appelle à
la restauration « de
l’ordre républicain », à celle
« de la paix dans les
quartiers », à « la défense de la
loi républicaine », à un
« sursaut républicain », au
« rétablissement de l’ordre »,
à « l’esprit de
responsabilité », au « retour à la
normale »… En français :
« Laissez-nous continuer à faire nos
affaires ! » La principale mesure politique
présentée par le Premier ministre consiste à
mettre en œuvre les dispositions de la loi n°55-385 du
3 avril 1955 qui instituait l’état d’urgence en
Algérie, alors française, en proie aux troubles
indépendantistes, « un choix qui témoigne que
Dominique de Villepin n’a pas encore les nerfs d’un homme
d’Etat »[10]
, écrit Jean-Marie Colombani dans
l’éditorial du Monde. Nous considérons,
bien au contraire qu'au-delà des difficultés que sa mise
en œuvre concrète ne manquera pas de faire
apparaître, le Premier ministre a su trouver un angle
d’attaque imparable parce que très largement consensuel.
Et ceci ne constitue pas le moindre des avantages de cette mesure. Le
ministre de l’Intérieur déclarait que
« Les difficultés relatives aux banlieues constituent
un problème qui […] n’entre pas dans un clivage
gauche-droite. » [11]
Comment le parti socialiste, auteur de la loi de
1955, pourrait-il la critiquer ? Rappelons que les mesures
qu’elle contient ont été utilisées
dès 1956 par Guy Mollet puis par Maurice Papon en 1961 avant de
l’être en janvier 1985 par François Mitterrand en
Nouvelle Calédonie. N’est-ce pas François Hollande
qui déclare : « Nous serons vigilants sur
l’application de cette mesure, qui ne peut être
qu’exceptionnelle, limitée dans le temps et dans
l’espace… »[12]
? Comment le Front national qui
l’appelait de ses vœux – « Couvre-feu et
instauration de l’état d’urgence ont
été réclamés par Philippe de Villiers et
Marine Le Pen dès la semaine dernière… » [13]
– pourrait-il se dérober ?
Même les fossoyeurs de la lutte des classes
s’échinent à créer les contours d’une
fausse opposition : « … un front commun semblait
se dessiner chez les syndicats, le PCF et le PS, entre critique de
l’action gouvernementale et tentative d’échapper
à la surenchère. » [14]
Le Figaro ne s’y est pas
trompé en titrant : « La gauche
gênée aux entournures » [15]
. En même
temps, l’avantage marqué creuse le contenu de son
inconvénient car, au lieu de
contribuer à détendre l’atmosphère, cette
mesure ne peut que concourir, à
terme, à la figer davantage ; tout se passe comme si le
gouvernement ne
comprenait rien et voulait verser de l’huile sur le feu. Est-ce
une
illustration du dernier exploit de la Haute Autorité de lutte
contre les
discriminations ? Par cet appel à ce texte indigne
d’une indigne époque
coloniale, le gouvernement vient de rappeler aux Indigènes de la
République
qu’ils sont des étrangers dans la cité et doivent
être traités comme tels,
comme leur pères le furent il y a cinquante ans. Rien de nouveau sous le soleil de France. L’Afrique
étend sa
corne jusqu’au nord de Paris. Mais il y a plus. Cette mesure
politique a aussi
une dimension symbolique. Elle marque une double filiation, celle des
dirigeants de la droite d’aujourd’hui et de la gauche
d’hier, celle aussi des
colonisés d’hier et des immigrés
d’aujourd’hui. Les damnés de la terre restent
les damnés de la terre. On le leur fait savoir avec
l’élégance et la fraternité
habituelles. DROGUE ET SUICIDE
« Nous
sommes en train de perdre nos enfants. En Amérique et dans le
monde, c’est eux qui sont fauchés par la violence urbaine,
la drogue, la misère, la guerre. Nos enfants meurent et nous
laissons faire. »[16]
Avec 1 000 décès par an, le
suicide est, derrière les accidents de la route, la seconde
cause de mortalité chez les adolescents. On compte environ un
décès pour 80 tentatives… L’an dernier, le ministre François
Fillon avait choisi de faire sa prérentrée au
lycée Jacques Brel de La Courneuve situé dans le
département de la Seine-Saint-Denis, département
sinistré. Il y évoquait la situation dramatique dans
laquelle se trouve le département et les conditions très
difficiles dans lesquelles les professeurs continuent à exercer
leur métier : « Plus qu’ailleurs, les
difficultés et les blocages de notre société se
répercutent sur votre établissement. Face au
délitement social, face à la violence, face à
l’absence de repères qui caractérise certaines
familles, face aux enjeux de l’intégration, vous
êtes, en quelque sorte, plus que d’autres, en mission.
[…] Encadrer, éduquer, socialiser au quotidien :
l’affaire de tous ! Cette devise que vous vous êtes
choisie, résonne comme un superbe mot d’ordre
! »[17]
Certes, il ne savait pas et ne pouvait pas
savoir qu’en se rendant à La Courneuve, il anticipait un
événement extraordinaire qui cependant passa curieusement
inaperçu. En effet, il déclarait, et je ne pense pas
qu’il s’agissait d’une litote : « Il
reste que nous devons rester très vigilants devant les
nombreuses formes de divertissement qui peuvent
détourner les adolescents des belles-lettres. »[18]
Pendant qu’il déjeunait avec les
professeurs du lycée Jacques Brel, un transport
s’acheminait en direction de La Courneuve. Le 8 septembre, 9h58,
une dépêche d’agence (AP) tombait :
« Saisie de 4,5 tonnes de cannabis près de Paris. On aurait raisonnablement pu s’attendre
à ce que, face à l’énormité de
l’événement, la communauté des journalistes
saisisse la conjonction de sa visite et celle de la mortelle livraison
dans le département de la Seine-Saint-Denis au moment de la
rentrée des classes. Il n’en fut rien. Les mêmes
auraient pu s’interroger sur la destination de cette cargaison et
tirer la modeste conclusion qu’elle n’était
destinée ni à nourrir les poissons rouges ou les lapins
du canton ni destinée à la décoration des
éclairs au chocolat ou des religieuses au café. Il
n’en fut rien. L’exploit des policiers aurait pu être
honoré à sa hauteur. Il n’en fut rien. Et pourtant,
c’était « une belle prise et l’une des
plus grosses enregistrées en France depuis dix ans,
orchestrée par les enquêteurs de la brigade parisienne des
stupéfiants […] 155 cartons de 30 kilos
chacun »[19]
. Et pourtant, cela représente un paquet
de fric ! « Au tarif de 1 800 euros le kilo chez
les semi-grossistes, la valeur marchande de la cargaison saisie est
estimée à 8,5 millions d’euros. Sa valeur marchande
atteindrait les 25 millions au détail. » [20]
Mais les plumes se figèrent, les
objectifs se brouillèrent, les caméras
s’obscurcirent. Les champions olympiques de la
citoyenneté, les prêcheurs de chapelets de vertus, les
apôtres de la restauration des valeurs
s’éclipsèrent. Et pourtant, quatre tonnes et demi
de cannabis, ce n’est pas rien ! Aujourd’hui, dans Libération,
Jean-Michel Thénard ose écrire :
« … la fracture sociale s’est à ce point
élargie que cohabitent aux portes
des grandes villes deux mondes :
l’un ghettoïsé tenté par
l’autodestruction, l’autre effrayé qui peine
à réaliser l’ampleur de la rupture. »[21]
« L’immense oubli des
autres », disait Victor Hugo. Lorsqu’on sait que le cannabis se dose
comme le poivre dans la salade, par once, dixième de gramme, on
doit compter 4 500 000 grammes pour avoir une idée
approximative de la quantité de joints qui peuvent être
roulés, soit environ 12 millions. A peine plus que la population
scolaire. « Cette saisie montre l’ampleur du
désastre, commente un policier de Seine-Saint-Denis. Pour un
camion arrêté, combien passent ? » [22]
Le Figaro ajoutait :
« Pourtant les spécialistes savent que cette
période de disette ne sera que temporaire et que de nouveaux
convois sont peut-être déjà en route. »[23]
Admettons que, par hypothèse, la
police, malgré ses efforts, intercepte 10 % du cannabis à
destination de La Courneuve. Il faut donc convenir que, bon an mal an,
45 tonnes sont déchargées ici ou là dans des
entrepôts de La Courneuve ou d’Aubervilliers, de Pantin ou
de Saint-Ouen… Admettons
que, par hypothèse, cette cargaison de rêves ait
été réservée en priorité à la
population de la Seine-Saint-Denis. « Les policiers
n’excluent pas que les
malfaiteurs s’apprêtaient à écouler la drogue
dans les cités de
Seine-Saint-Denis et peut-être du Val-d’Oise. Les dealers
de la banlieue nord
attendaient avec impatience l’arrivée de ce chargement
marocain. Sa
confiscation provoque depuis hier une réelle pénurie dans
les quartiers
sensibles. » Autant dire qu’elle atteint la population
scolaire de plein
fouet. Admettons encore que cette consommation soit également
répartie (égalité
des chances ?) entre chômeurs et fumeurs occasionnels,
jeunes chômeurs de
la Seine-Saint-Denis (15-25 ans) et élèves des
collèges et lycées (13-19 ans).
La population scolaire de la Seine-Saint-Denis (collèges,
lycées professionnels
et lycées d’enseignement général et
technique) compte 117 000 élèves. Un
simple calcul montre que si seulement 10 % des
élèves consument leur vie
au cannabis (estimation basse), on obtient (1 500 000
grammes :
11 700 = 128 grammes). Si mes conjectures ont quelque pertinence
(c’est-à-dire, renseignement pris), un bon consommateur de
cannabis consomme
environ 7 grammes par semaine. Allez, en comptant large, au terme de
trois
semaines, il faut se réapprovisionner !
Et les camions roulaient, roulaient… Et les jeunes
mouraient, mouraient. On conviendra, dans les circonstances,
qu’il est préférable de casser une voiture que de
se suicider. Casser des voitures ? Compter les voitures
cassées ? Mais pourquoi donc ?
Autodéfense ? 25 % des morts sur les routes sont des
jeunes de 18 à 25 ans… Le grand ministère de
l’Education nationale pourra réfléchir à
ceci. Dans son souci de détruire l’instruction et de
promouvoir la transdisciplinarité éducative, il a
promulgué un décret dit de l’enseignement des
règles de sécurité routière (décret
93-204 du 12 février 1993). Quelques années plus tard
« Les pouvoirs publics et les banques
réfléchiss[ai]ent à la mise en place d’un
livret bancaire réservé aux jeunes pour les aider
à payer leur permis de conduire. »[24]
Nous proposerons l’hypothèse
raisonnable suivante : et si, en cassant des centaines de voitures
par jour pendant deux semaines, les jeunes disaient quelque chose au
grand ministère de l’Éducation nationale ?
Quelque chose qu’Alphonse Allais pointait comme suit :
« On n’est jamais trahi que par les
chiens. » AUTO
ET ECOLE ? Du
ministère aux banques, des syndicats aux grandes entreprises,
des partis
politiques aux associations de parents, depuis des décennies, on
s’accorde à
développer les thèmes lancinants de la réussite
scolaire, de l’égalité des
chances, de l’intégration dans un Etat de droit, telle est
la base idéologique
du consensus scolaire. Mais sa base objective, sa base réelle
est l’argent. Le
grand tournant des années quatre-vingt a consisté
à transformer chaque élève en
pompe à fric pour la plus grande joie des banques... A tous ceux qui, comme le Premier ministre, en
appellent à un « retour à la
normale », nous rappellerons ceci : le 13
décembre 2000, Le Monde titrait :
« Île-de-France : les preuves de la
corruption » , et il ajoutait : « De
1990 à 1995, le RPR, le PR et le PS se sont entendus pour se
financer avec l’argent de l’énorme marché des
lycées d’Île-de-France. Cette entente droite et
gauche est postérieure aux premières lois de financement
des partis. » Quant au Figaro, il faisait le
récit de l’affaire des lycées de
l’Île-de-France : « La vraie histoire de
l’enquête qui fait peur aux
politiques ». Opposition de façade, accord sur
le fond. La plupart des partis politiques s’étaient
entendus comme larrons en foire pour se partager quelque 200 millions
d’euros dus aux élèves de
l’Île-de-France. On annonçait un procès
historique, le procès du siècle… Nous dûmes
attendre sept longues années d’instruction avant que le
procès historique n’ait lieu. Le Figaro
titrait : « Corruption. Le procès du financement
politique occulte entre 1989 et 1997 s’est ouvert hier devant le
tribunal correctionnel de Paris. Marchés publics : l’heure
du lever de rideau. »[25]
Après un lever de rideau en fanfare, les
journalistes devinrent d’une timidité digne de midinettes.
Cette pièce ne contint aucun acte, les journalistes avaient tous
déserté le prétoire ; et pourtant, cette
affaire était « Une des plus grandes affaires
politico-financières des années 1990 »[26]
. Nous dûmes attendre
l’épilogue pour en savoir plus. C’est tout juste si
l’on rappela qu’« Un seul – grand –
absent à ce procès et dans le jugement : Jacques Chirac,
dont l’ombre a constamment plané sur les quatre mois de
débat. Maire de Paris et président du RPR à
l’époque des faits, il ne pouvait pas ignorer ce
système, ce que l’accusation a relevé en soulignant
que Michel Roussin, alors directeur de cabinet à la mairie de
Paris, s’était censuré en ne mettant pas en cause
son patron de l’époque. Jacques Chirac est au moins
jusqu’en 2007 protégé par le bouclier que
représente son immunité
présidentielle. » [27]
« Michel Roussin, ancien bras droit
de Jacques Chirac à la mairie de Paris et à Matignon, a
été condamné, mercredi 26 octobre, à quatre
ans de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende et cinq ans
de privation des droits civiques dans l’affaire des
marchés publics d’Ile-de-France. […] Guy Drut,
champion olympique du 110 mètres haies en 1976 et ministre des
sports entre 1995 et 1997, a été condamné à
quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende.
[…] Contre l’avis du
parquet, Gérard Longuet ancien ministre de
l’industrie (1993-1994), a été relaxé.
[…]… »[28]
Nous dirons que le tribunal fut
clément comme il l’est avec les puissants. Ces derniers jours, « Les
présumés émeutiers sont condamnés à
la chaîne. Jugés en comparution immédiate, leur
dossier est souvent bâclé. [..] En comparution
immédiate, habituellement, la procédure est
déjà ultrarapide, là elle est
expéditive. »[29]
Le Parisien indiquait que
« Depuis le début des émeutes, il a
été prononcé 106 condamnations à de la
prison ferme. […] Du côté du ministère de la
Justice, les consignes sont très clairement à la
fermeté. » [30]
Libération ajoutait :
« Du côté du parquet, le langage est
guerrier. » [31]
Nous dirons que les tribunaux furent
impitoyables comme ils le sont avec les pauvres. Les élèves ne manqueront pas de
mettre ces forfaits en balance, ils ne manqueront pas de mettre ces
jugements en balance… Car on n’empêche pas plus la
mer de revenir au rivage que les hommes de penser. À
l’Education nationale, chaque année est marquée par
des grèves que ce grand ministère s’applique
à décourager. Celles-ci trahissent un désespoir
qui est aussi un signe d’alarme. Le feu couve. Un jour ou
l’autre, si rien n’est fait,
il faudra payer l’addition. Elle sera lourde. Il y a cinq ans,
dans un essai consacré à la gestion des stocks
lycéens, je présentais « quelques-unes des
prouesses techniques réalisées par des technocrates
emportés par leur désir d’une folle tentative de
maîtrise gestionnaire de la jeunesse, gigantesque entreprise de
déstructuration psychique, l’institution scolaire est
devenue une machine folle à rendre les jeunes fous. »[32]
Cela n’empêchera pas des millions
d’élèves de continuer à se demander, mais
dans des conditions nouvelles, si une civilisation qui laisse
insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit
à la rébellion perspective de se maintenir et le mérite. » Gilbert Molinier Professeur de philosophie Paris, le 9 novembre 2005
[1] S. Faubert, « La trouille », in France Soir, 8 novembre 2005. [2] J.-M. Thénard, « Farce tragique », in Libération, 8 novembre 2005. [3] D. Simonnot, « Les présumés émeutiers condamnés à la chaîne », in Libération, 8 novembre 2005. [4] D.B., «Juppé : des promesses aux patrons », in L’Humanité, 5 juillet 2003. [5] S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p.44-45, traduction de Ch. et J. Odier. [6] P. Legendre, L’empire de la vérité, Introduction aux espaces dogmatiques industriels, Leçons II, Paris, Fayard, p.97, 1983. [7] S. Freud, « Observations sur l’amour de transfert », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1975, p.130, traduction d’Anne Berman. [8] C. Meyer, Le livre noir de la psychanalyse, Paris, Editions les Arènes, 2005. [9] S. Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1971, p.18, traduction de Marie Bonaparte. [10] J.-M. Colombani, « Fébrilité », in Le Monde, 9 novembre 2005. [11] Déclaration de Nicolas Sarkozy du 7 novembre 2005. [12] « Le PS n’est pas hostile à une mesure limitée », in Le Monde, 9 novembre 2005. [13] C. Chombeau, « Le Front national et Philippe de Villiers comptent sur un afflux d’adhésions », in Le Monde, 9 novembre 2005. [14] S.P., « Gauche et syndicats essaient de ne pas attiser le feu », in France soir, 8 novembre 2005. [15] M. Lévy, R . Geiler, « La gauche gênée aux entournures », in Le Figaro, 8 novembre 2005. [16] R. Banks, De beaux lendemains, Paris, Acte Sud, 1994, traduction de C. Le Bœuf, cité in P. Legendre, Dieu au miroir, Etude sur l’institution des images, Leçons III, Paris, Fayard, 1994, p.283. [17] Discours du ministre de l’Education nationale. [18] N. Diat, « François Fillon à l’école du Grand Meaulnes », in Le Figaro, samedi 11 septembre 2004. [19] C . Sterl, «La Courneuve. Les 4,5 tonnes de cannabis venaient du Maroc », in Le Parisien, jeudi 9 septembre 2004. [20] C. Cornevin, « Plus de quatre tonnes de cannabis saisies à La Courneuve », in Le Figaro Jeudi 9 septembre 2004. [21] Ibid.. [22] Ibid.. [23] C. Cornevin, « Plus de quatre tonnes de cannabis saisies à La Courneuve », in Le Figaro Jeudi 9 septembre 2004. [24] O. Aubry, « Vers un livret d’épargne pour le permis de conduire », in Le Parisien, 6 décembre 2004. [25] S. Durand-Souffland, « Marchés publics : l’heure du lever de rideau », in Le Figaro, 22 mars 2005. [26] F. Tassel, « Michel Giraud, Michel Roussin, Louise-Yvonne Casetta, Guy Drut... : jugés coupables », in Libération, 26 octobre 2005. [27] F. Tassel, Ibid.. [28] « Procès des marchés publics : Michel Roussin condamné à 4 ans de prison avec sursis », in Le Monde, 26 octobre 2005. [29] D. Simonnot, « Les présumés émeutiers condamnés à la chaîne », in Libération, 8 novembre 2005. [30] N. Terrier, « Les tribunaux sont débordés », in Le Parisien, 9 novembre 2005. [31] D. Simonnot, « Les présumés émeutiers condamnés à la chaîne », in Libération, 8 novembre 2005. [32] G. Molinier, La gestion des stocks lycéens, Idéologies, pratiques scolaires et interdit de penser, Paris, L’Harmattan, 2000.
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