"Une journée ordinaire"
ou "Une vie de prof"

Novembre 2005

 

 

J'ai reçu, ce jour, ce mot, d'un collègue guadeloupéen... Avec sa permission, j'en transmets la plus grande partie...

 F.


"[...] Il me faudrait parler de ce quotidien du professeur en collège que finalement peu de gens connaissent... Et du mien, du notre, professeur de lettres...

 

Hier, jeudi, retour des vacances de la Toussaint. Longue journée : six heures de cours. Bien sûr, ce n'est rien par rapport aux huit heures ou plus que peuvent faire la caissière du grand magasin du coin, le terrassier ou l'ouvrier agricole qui travaillent dans la chaleur et la boue dès sept heures du matin... Tout de même...

 

J'arrive au moment de la récréation. Il y a des élèves dans tous les sens et un bruit indescriptible... L'agitation et les hurlements sont tels qu'immédiatement l'envie vous prend de rebrousser chemin... Cela vous assaille de partout! Et l'on sait déjà que l'on va subir ce chaos épuisant toute la journée et qu'on en sortira lessivé, livide, vidé, incapable de faire quoi que ce soit avant une ou deux heures de "récupération" le soir en rentrant chez soi ...

Après cette longue heure d'embouteillage pour arriver dans ce collège-caserne grisâtre, surchauffé et survolté, un petit moment de répit ne nous est même pas accordé... La salle des professeurs, triste, trop exiguë, bien faite pour vous dissuader de vous y attarder, n'est plus climatisée depuis plusieurs semaines, aussi la porte en reste ouverte, il faut bien respirer un peu, et nous subissons les cris et gesticulations des hordes d'élèves qui courent dans tous les sens...  Et ici, en Guadeloupe, les pannes ont la vie dure, mais ce doit être général dans notre fonction publique à la dérive où les ampoules et le papier toilette sont comptés comme les éponges et les craies qu'il faut aller quémander à l'administration et que l'on finit par vous donner contre signature et sans le sourire... Comme si vous pilliez les caisses de l'état chaque fois...  Et  les toilettes des profs, où l'on pourrait peut-être trouver refuge, ne sont guère plus accueillantes : pas de lumière dans celle des femmes et pas de papier dans celles des hommes... Là on laisse la porte entrouverte, ici on se débrouille avec ce qui vous tombe sur la main...  Dans de nombreuses boîtes on serait en grève depuis longtemps pour réclamer des conditions de travail décentes, mais nous sommes bien dans l'Education nationale... Et nos "représentants du personnel" semble avoir bien peu de poids...

 

Pas le temps de s'attarder, ça sonne...

 

En principe, nous devrions trouver les élèves en rang mais la Vie scolaire débordée a bien du mal à régler ici une bagarre, là des demandes incessantes de billets de retard ou de régularisation d'absence, sans compter quelques parents qui veulent voir d'urgence tel ou tel prof... Bref on finit par monter dans un cafouillage monstrueux et par miracle, éponge et craie en main, quelques élèves ayant suivi, on arrive devant la salle... fermée à clé... "Ben oui, le prof d'avant était absent alors sa salle a pas été ouverte" lance une élève qui se propose de descendre à la Vie scolaire pour que l'on vienne ouvrir... Ils y vont à deux et le temps s'écoule, toujours dans le bruit et l'agitation... Les profs autour, ceux qui ont eu la chance d'entrer dans leur salle, ne prêtent même pas attention à ce qui se passe dans le couloir :  l'installation des élèves, ces chaises traînées, ces cartables jetés, ces tables malmenées, ces cris et ces bavardages qui ne cessent pas, même la porte de la salle de classe franchie, tout cela finalement fait autant de bruit que mes vingt-huit agités qui attendent la clé et puis, la circulation dans tout l'établissement est permanente, ininterrompue ... Tout est prétexte à se balader et surtout ces sempiternels oublis du cahier de texte et du cahier d'appel (quand ils ne sont pas perdus).   Une banalité, une sorte de fatalité... Il faut s'y faire...

Un jeune assistant d'éducation arrive enfin sous les acclamations de ma joyeuse bande et nous entrons... Après donc dix bonnes minutes, et il va en falloir encore cinq ou dix autres pour s'installer - chaises traînées, cartables jetés, tables malmenées... - toujours aussi bruyamment donc, faire l'appel en forçant sa voix, rendre les copies corrigées pendant les vacances, certaines allant droit à la poubelle ou étant déchirées et jetées à terre sous mon nez... sermonner, faire ramasser, fatigue...  répondre aussi aux contestations perpétuelles...  "Monsieur, c'est pas juste vous ne m'avez mis qu'un demi point et mon voisin a répondu la même chose a eu un point, lui! "(et pour cause, ils ont copié...) Le temps de lui expliquer qu'il a mal copié et qu'il y a une différence entre une conjonction de coordination - la bonne réponse de son voisin - et une conjonction de subordination -  la "petite" erreur qu'il a faite - encore de précieuses minutes qui s'écoulent... Et cette autre! "Monsieur, monsieur, vous vous êtes trompé : il y a deux verbes conjugués dans la phrase : "La maison sera sans doute construite dans les meilleurs délais." C'est bien une phrase complexe et pas une phrase simple !" Là, les bras m'en tombent quand cette "bonne" élève de cette cinquième européenne "découvre" - elle me dit qu'elle n'avait jamais appris "ça" - qu'il s'agit bien d'un temps composé avec l'auxiliaire être... Naturellement la moitié de la classe a "oublié" son livre, impossible de faire le texte programmé (et préparé pendant ces vacances...)... Heureusement j'avais prévu le coup, je sors donc un autre texte, tiré la veille sur ma propre imprimante en vingt-huit exemplaires au cas où...( il faut déposer auprès du secrétariat les demandes de photocopies quarante-huit heures à l'avance et les rames de papier sont également comptées... alors on investit pour ne pas être les mains totalement vides... )

Il est près de dix heures la "leçon" commence... Las... Le conseiller d'éducation frappe à la porte (restée ouverte à cause de la chaleur : par 28/29° sous les Tropiques ces salles ne sont pas climatisées, bien sûr, pas même un ventilateur)... A ma grand surprise, il est accompagné d'une parente d'élève et de son chérubin ainsi que d'un autre élève (effectivement, il m'en manquait deux lors de l'appel)..."Voilà, Monsieur M., vous aviez demandé à voir madame avant de reprendre en cours Jérémy" Ce Jérémy, avant les vacances, avait claironné qu'il comprenait pourquoi on apprenait si peu et si mal dans ce collège « avec des profs aussi incompétents et aussi cons » (sic). En dépit de la généralité, j'avais jugé bon de le sortir de la classe après avoir mis un mot dans son carnet de correspondance notifiant l'insolence et le fait que je ne le reprendrai en cours qu'après avoir vu la mère... "Voilà, tu me vois..." dit-elle avec une certaine agressivité... "Alors tu le reprends en cours!" et le CPE de renchérir, "Oui, elle a raison,  il faut que vous le repreniez, d'ailleurs j'ai discuté avec madame..." (sans moi, charmant...) Pendant ce temps dans mon dos la classe s'agite et il me faut jongler entre le couloir et la salle de classe... Ma voix commence à se casser... Dans un premier temps je refuse toute discussion expliquant que j'avais demandé une entrevue et qu'il fallait que le jeune Jérémy présente au moins quelques excuses... "Non, non , vous avez demandé à "voir" madame, vous la voyez..." insiste le CPE... "Oui, oui, tu me "vois" et puis il s'excuse, hein, tu t'excuses Jérémy!" Le gaillard qui me dépasse d'une tête me toise en marmonnant de vagues excuses... J'en reste pantois... Et le brouhaha enflant dans mon dos, je lui dis d'aller s'installer mais aussi que je souhaite un vrai rendez-vous avec sa mère... "On verra, si j'ai le temps..." Et elle tourne les talons... Deuxième "bambin"... Celui-là m'avait lancé un "J'ferai pas, et puis tu peux pas m'obliger et j'en rien à f... de toi...", également avant les vacances... Le CPE me présente un mot de la mère qui dit qu'elle ne peut pas venir mais que son fils va s'excuser et qu'il ne recommencera pas... En fait, il refuse catégoriquement de s'excuser, malgré la demande insistante du CPE... qui le rembarque illico vers son bureau devant mon refus de l'accepter...

 

Juste le temps de calmer la classe qui naturellement a assisté à ces échanges pitoyables et qui n'auraient jamais dû avoir eu lieu (mais si je dis un mot au CPE, il risque de le prendre très mal... alors, passons..) et j'écris au tableau (légèrement de biais en prévision de boulettes ou d'autres projectiles, un oeil dans le dos en quelque sorte...), avant la sonnerie agressive, la leçon à apprendre et un petit devoir à faire, avant la fin ... du "cours"... Oh, pas grand chose, la remarque de tout à l'heure à propos du passé composé m'ayant interpellé, j'écris cet énoncé, puisque dans le texte qu'ils auront à lire, le premier paragraphe en est truffé : "Dans le premier paragraphe, relever les verbes conjugués et les mettre à l'infinitif" Alors que je répondais à un élève qui ignorait manifestement ce que pouvait bien être un "paragraphe", à ma grande stupéfaction, une autre élève, au demeurant calme et studieuse, se lève, sans aucune autorisation, et vient ajouter un "s" à "mettre" au tableau en me lançant : "Alors quoi, monsieur, vous avez fait une faute"....

 

Et la journée se poursuit... Cette première heure avec un classe comprenant un  groupe important d'élèves en section européenne te donne une idée de ce qui peut se passer dans les autres... Donc, de salle en salle, de bas en haut avec des hauts et des bas...  Jusqu'à cinq heures du soir, dans ce bruit qui te lamine sournoisement... Avec ces remises en cause et ces agressions permanentes... En pleine bêtise... Je ne te parle pas de ma petite interruption du midi bouffée par un gosse-lanceur-de-boulettes à tancer et une parente non prévue qu'il me faut bien recevoir... Une banane et un "Mars" pour faire la jonction... Et c'est reparti, les heures de l'après midi, par cette chaleur sont vraiment les plus dures...

 

Les rares collègues croisés dans cet enfer sont pâles, l'oeil éteint, souvent muets... Ces petites vacances sont déjà bien loin... Aujourd'hui il y a déjà quelques profs absents (la permanence et les couloirs en témoignent), combien y en aura-t-il demain? On s'écroule à dix-sept heures cinq en salle des profs, quelques échanges rapides... "Oui, oui, je te transmets mes notes et observations pour le prochain conseil de classe... Demain, promis..." Il est 17h 30 quand je reprends la route... Et ça bouchonne, j'arriverai chez moi bien après la tombée de la nuit.... En fait de six heures de cours, je compte bien déjà, sans les transports, pas loin de huit heures de présence... et de travail...

 

Et l'on voudrait nous ajouter cinq heures de remplacement de plus par semaine? Avec quels emplois du temps? Et avec des élèves que l'on ne connaît pas ! On veut notre peau...

Toutes les pétitions du monde ne remplaceront jamais cette journée qu'il faudrait crier à la face de nos gouvernants! Dans le fond plusieurs témoignages comme celui-ci, dans la presse... Ce courrier me donne des idées... Pas toi?

[...]

Alors, ce "Manifeste pour l'école publique"* que tu m'a transmis me plaît bien, c'est vrai, mais il me paraît bien loin de ma sordide réalité quotidienne... Oh, je le signerais bien tant le tableau est proche de ma vision sous nombre de facettes mais il est encore trop pâle à mon goût... C'est du Vlaminck - et ce n'est déjà pas si mal - mais il faudrait du Goya, du Soutine, du Bacon, si tu vois ce que je veux dire... Et puis, surtout, avant même de parler de ces "principes" que l'on me demande de signer, encore faudrait-il que je puisse exercer tout simplement mon métier! Premier principe donc! Pour le reste, étant donné l'état de délabrement du système, les recettes comme les anathèmes lancés me semblent non seulement dérisoires mais surtout comme hors du temps... C'est l'édifice entier qui s'écroule et l'on parle de colmater quelques lézardes, grosses certes, énormes même, mais dans des murs qui n'existent quasiment plus!  De grands mots mais de bien petits remèdes... Oui, on ne peut que souscrire à une "instruction exigeante"(sans éducation, au fait?), à "une culture humaniste et scientifique", à "la cohérence des programmes", mais est-ce vraiment encore d'actualité? Si nous en étions là, il y aurait peut-être encore quelque espoir... Mais très franchement, les fondations manquent! C'est la société qui fiche le camp et son école avec... Il faut reprendre toutes les fondations et l'école devrait suivre... Avec la plupart de ces bons principes, sans aucun doute...  Ne pas mettre la charrue avant les boeufs. Laisser croire que l'on pourrait changer les choses "à l'interne",  c'est quelque part tromper son monde... Et puis, critiquer aussi radicalement ce qui bouge un peu ou ce qui tente de bouger un peu, même avec tant d'hésitations, de maladresses ou d'erreurs, voire de fautes, est-ce vraiment la solution?  Merci tout de même pour cette lecture instructive mais qui me laisse bien perplexe et bien seul dans ma désespérance... Ma seule consolation est que mon sort est partagé, et pas seulement dans l'enseignement. Mais si "ça doit bouger", je doute fort que les enseignants soient très à la pointe... [...] Les Abymes, le 4 novembre 2005"

 

* Il s’agit d’un texte élaboré par un petit collectif, à lire ICI.

 

 

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