Enseigner la grammaire

Voici quelques extraits d'un échange qui a eu lieu sur LMT en juin 2006,
à l'occasion de la publication, comme document de travail, d'une progression de grammaire sur le site SLECC.

 

Sommaire de l'ouvrage

Dans le même ouvrage:
"Comment disposer une analyse logique"
Un exemple (1951)

 

 

 

 

L 'expérimentation [du GRIP, avec « Savoir lire écrire compter calculer »] a un autre objectif ou plutôt un objectif principal : élaborer des nouveaux programmes. Au moment ou sort le "socle commun" en collège, on peut aussi se poser des questions : les objectifs de ce gouvernement ne me semblent pas vraiment être tout à fait "émancipateurs" ou"subversifs" en la matière, d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement, leur objectif à court terme - et tout de même les indices sont nombreux à commencer par ces coupes sombres dans l'éducation nationale - est bien de faire exactement l'inverse : casser l'école publique ... Bon, passons... En ce qui concerne les programmes, ce que je vois sur le site du SLECC c'est pour l'instant la reprise, à partir de manuels de ces années-là, des programmes en vigueur dans les années 60...  Et cette progression pour le CM (CM1 ou CM2?) en grammaire - http://grip.ujf-grenoble.fr/spip/article.php3?id_article=13 - est certes tout à fait intéressante.  Une question, cependant  :  que se passe-t-il si par exemple en semaine 5, un certain nombre d'élèves, dans certaines classes, n'ont toujours pas compris les leçons des quatre semaines précédentes?

Bon, "ils auront eu à manger" et même si certaines digestions seront plus difficiles que d'autres, par rapport au "vide" actuel - faut-il généraliser si vite d'ailleurs? - on pourra peut-être éviter la petite histoire que nous raconte J.P. Brighelli sur son blog : Vous avez dit violence ? (le 27 juin) Pourra-t-on l'éviter vraiment partout?

 Françoise

Je ne peux qu'être favorable à de tels programmes et regretter que l'on soit encore seulement au stade de l'expérimentation. Je ne vois pas en quoi des programmes devraient s'accompagner d'un appareillage pédagogique trop contraignant.  Pourvu que la direction soit bonne et que les enseignants maîtrisent leur savoir, je pense que chacun devrait être en mesure de trouver des solutions adaptées. Quelques professeurs ressources  ou des liens internet devraient suffire à conseiller ceux qui naviguent à vue (car il sera sans doute difficile pour certains de passer d'une pédagogie assistée à une autonomie véritable face à de solides contenus sans compter que la réalité des établissement "populaires" laisse augurer une longue période de transition qui suppose au moins une projection décennale ....)

En revanche, ce qui me fait douter (et c'est un doux euphémisme) de la volonté réelle de conduire une telle expérience au succès, c'est la raréfaction du temps disponible de l'enseignant qui est pourtant censé s'approprier intellectuellement les programmes pour les adapter à ses élèves. On a bien allégé ( si peu) la charge des directeurs d'école mais c'est loin d'être suffisant. On ne peut pas créer les conditions objectives du désastre (suppression des postes et des moyens) et se servir comme d'un leurre d'une cohérence intellectuelle rigoureuse. Sans compter que tout ce que l'on nous prépare dans le secondaire (grignotage du temps et de l'énergie) ne tient pas compte de ces prétendues expérimentations. Si un tel chantier était pris au sérieux, on dégagerait du temps, des hommes et une cohérence pour le mettre en oeuvre. Agir ainsi, sans conscience, constitue un véritable déni de l'état de délabrement dans lequel les gouvernements successifs ont mis l'instruction publique. En poursuivant dans cette voie, ils n'auront aucune peine à discréditer ce qui risque fort de se solder par un échec... un échec programmé par des élites cyniques qui se moquent de l'idéal des Lumières partagées comme d'une guigne.

 Ce qui s'ensuivra n'aura plus grand chose à voir avec l'instruction publique. 

 Christian


En réponse au propos de Françoise :

« Une question :  que se passe-t-il si par exemple en semaine 5, un certain nombre d'élèves, dans certaines classes, n'ont toujours pas compris les leçons des quatre semaines précédentes? »

 Si tu as une réponse, je suis preneur...

 Cela dit, si j'ai bien compris le truc, ce que propose SLECC, c'est une reprise continuelle des choses tout au long de l'année : une leçon n'est jamais finie.

Sinon, reste la question du redoublement.

 BB


Il est tout d'abord évident que je partage entièrement l'analyse de Christian Deniel et que j'aurais tendance à dire que ce truc est un véritable piège à cons ! (…)

 Quelques réflexions cependant. Pour prendre l'exemple de la grammaire, je me suis toujours interrogée justement sur cette reprise continuelle des choses, non pas tout au long de l'année, mais tout au long de la scolarité. Certes il y a des degrés mais quand on regarde ces manuels on s'aperçoit que le programme est quasiment, dans sa structure, assez identique d'une année à l'autre. Ce programme que j'ai repris sur le site du SLECC est, dans ses grandes lignes, celui que j'ai fait en sixième, que j'ai repris en quatrième et en troisième et que j'aurais sans doute appliqué en cinquième si j'avais eu ce niveau cette année*. Un peu plus approfondi à chaque fois, mais si peu... Et ce qu'il y a d'époustouflant, mais je crois que tous les enseignants diront la même chose, c'est qu'à chaque fois que je demande aux élèves s'ils connaissent par exemple l'attribut du sujet ou du COD, ils me répondent invariablement, quel que soit le niveau : "Non, non madame on n'a jamais fait ça!"  Et de fait ils en ont retenu très peu - on s'en  aperçoit très vite - alors qu'ils l'ont étudié effectivement des tas de fois...

Cette répétition à fond perdu m'a toujours interpellée. J'ai toujours eu l'impression d'un vaste gâchis, d'une perte de temps énorme. De fait il s'avère qu'année après année nous tentons - du moins pour la grammaire - d'enseigner à peu près les mêmes choses sans jamais savoir (et s'assurer) si elles sont vraiment acquises. Et elles ne le sont pas vraiment dans la plupart des cas. D'où l'inutilité, constatée, des redoublements actuels.

 Je me suis toujours demandé s'il n'était pas possible d'imaginer une progression, sans doute moins ambitieuse, disons depuis le CE (mais on peut aborder des notions très simples de grammaire en CP, j'ai déjà cité l'exemple de la différence entre l'article défini et l'article indéfini, y compris en nommant les choses: c'est tout à fait possible; à ce propos, ce "déterminant" qui traîne jusqu'en troisième pour désigner tout et n'importe quoi me casse vraiment les pieds!), qui s'attacherait à des notions simples, qui serait limitée chaque année à des notions précises, mais dont on s'assurerait qu'elles sont acquises, j 'allais dire une fois pour toute ; et là, les notions de redoublement et d'examen(s) de passage à l'entrée en sixième ou à la fin de la troisième prendraient tout leur sens. Je ne sais pas si c'est possible mais l'exemple, pour le collège, du manuel unique de grammaire (ce bouquin marron de chez SUDEL des années 60/70 :-), Michel doit connaître et je dois bien en avoir un exemplaire quelque part...**) me paraissait bon : une référence permanente pour les élèves à chaque niveau de la sixième à la troisième, les enseignants - eh, eh...:-) - "se répartissant" l'étude approfondie et progressive, sur les quatre ans, de chaque point en particulier. L'idéal, je l'ai vécu une fois, étant de suivre les élèves, du moins la plupart, sur les quatre ans : alors une véritable progression peut être mise en place et les résultats sont au rendez-vous (d'où mes interrogations dans mon précédent message, et il est vrai que la classe rurale unique est une sacrée expérience; beaucoup d'instituteurs Freinet, les vrais, les Célestin, que j'ai connus, enseignaient avec bonheur dans ces petites écoles de campagne ). Quand j'ai vu cette progression du SLECC pour le CM, je me suis tout de suite dit : tiens, au lieu d'une répartition sur un an, on pourrait déjà faire une répartition sur deux ans (c'est pourquoi j'ai noté : CM1, CM2 ?), "chi va piano va sano, chi va sano va lontano"...

 Maintenant la manière - je parle de contenus, de programmes, "manière" est inapproprié, bien sûr - dont on aborde les autres domaines, de la lecture aux sciences, des maths à l'histoire, du dessin à la musique, est également essentiel. Cela forme un tout.

 "Si tu as une réponse, je suis preneur..." dis-tu à propos des élèves qui restent en rade... Il n'y a pas de miracles ! J'ai connu une institutrice de CP - d'origine antillaise- qui avait la réputation d'apprendre à lire même aux arbres! Son "secret" : d'abord terminer le syllabisme (« l'alphabétique ») dans ses grandes lignes, là nous sommes d'accord, avant la fin du premier trimestre et reprendre chaque soir les élèves en difficulté pendant une bonne heure s'il le fallait. Elle le faisait bénévolement avec l'accord des parents (qui n'avaient pas les moyens - pour des tas de raisons - de donner ce petit plus indispensable). Quand le directeur de l'école s'en est aperçu il l'a inscrite immédiatement en tant que maîtresse d'études et elle pu être rémunérée par la Ville... Ces élèves "maîtrisaient le code" en fin de CP (très peu de doublants), de là à savoir lire - ce handicap socio-culturel dont parle Hirtt est très pesant en la matière ; et la lecture... c'est toute la vie - c'est une autre histoire...

 A approfondir...
(…)

 Bien à toi,

Françoise

 * je travaille toujours.- du moins en ce qui concerne les exercices – avec d'anciens manuels mais surtout avec ceux de Cohen - Mauffrey (d'anciens collègues de l'école normale) : Grammaire française - chez Hachette - 1987 ; il ont d'ailleurs publié à côté de leurs manuels par niveaux, une série regroupant deux classes : 6ème/5ème et 4ème/3ème

 ** je donne ci-joint la table des matières du petit livre gris de Grammont et Hamon : "Analyse grammaticale et logique" (1951) donc *livre unique* aussi pour le collège. Remarquable! Et ce petit bouquin ne comprend que *159 pages*! A méditer! Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple! Le dernier chapitre : "Comment disposer l'analyse logique" : pour ma part, je le fais dès le début, bien sûr...

 *** Yves me charge de donner aussi (ci-joint) les réponses à ce brevet, examen d'entrée à l'école normale dans les années 50 qu'il avait donné il y a quelques temps: combien de profs actuels seraient capables de donner ces "indications de corrections" pourtant si rapide mais combien... lumineuses ? Actuellement, combien de profs, en primaire et en secondaire, - sans les mettre tous dans le même sac meirieutique, je me méfie des généralités - sont issus des IUFM?  Où en sommes-nous exactement du massacre?

Non, non, Matthieu, je ne mets en cause (totalement) Meirieu - il y a des idées à ne pas mettre au panier - mais le tout-Meirieu, au sens du "tout-électrique", que sont, par exemple, ces IUFM où d'une part on a saucissonné les choses (un module de 60 heures pour ça, un autre de 40 pour autre chose...) et d'autre part où on a érigé "la pédagogie" en science et l'accessoire - les "compétences, les savoir-faire, la citoyenneté, la transversalité mal comprise, l'évaluation permanente et la remédiation impossible... - en dogme, avec ses grands prêtres, son paradis infernal pour les élus, son purgatoire et son enfer pour les récalcitrants .Oubliant au passage un léger détail : *les contenus*! Lorsque j'étais formatrice en ENI on passait un temps important à reprendre cette analyse logique, généralement d'ailleurs sur une page de Proust. Un régal ! Et à cette occasion des élèves-maîtres découvrant Proust, se mettaient, avec passion souvent, à la Recherche du Temps perdu... La culture générale de l'enseignant joue un rôle déterminant. Brighelli revendique quelque part un "savoir encyclopédique" pour les futurs professeurs des écoles : rien de pire en effet qu'un enseignant - et combien en ai-je vu? - qui ne maîtrise pas sa matière et révise (révise-t-il ou apprend-il d'ailleurs ?) dans le manuel de l'élève, la veille, la leçon qu'il va faire le lendemain... et applique sans discernement des recettes toutes faites. Ah le Ermel ! Pour certaines séquences d'à peine une heure en CE1 par exemple, j'avais compté qu'il fallait près de deux heures de préparation - en matériel de toute sorte et en photocopies innombrables - si l'on voulait conduire les choses sérieusement, dans l'esprit de ces sommes monumentales! Et les élèves ne savent pas ce qu'est un coefficient ou ne savent plus faire une simple règle de trois en troisième...

 Bonsoir.
Françoise,

Tu constates comme nous tous que les gosses n'ont pas retenu grand chose de leur itinéraire grammatical. Est-ce à dire que leur génération est devenue, par un étrange caprice de la nature, hermétique à ces notions qui étaient pourtant familières à leurs aînés ? 

 Il ne faut pas oublier que la dilution de la séquence est passée par là depuis près de 15 ans. La grammaire est toujours au programme mais elle n'est plus enseignée méthodiquement et elle se mélange confusément avec tout le jargon de la nouvelle pédagogie (schéma narratif...). Comme elle n'est presque plus évaluée, elle a fini par disparaître du bagage culturel de nos élèves. Certains s'en félicitent et ce sont ceux-là qui ne veulent garder de la culture qu'un squelette ridicule, en la débarrassant de toutes ces nuances qui irriguaient nos analyses, nos discours et notre compréhension du monde.

 Que le programme de grammaire soit répétitif, c'est une évidence salutaire. Mais quand nous faisions encore un travail digne de ce nom, en dehors du fait de passer de l'étude de la phrase simple à celle de la phrase complexe, nous exploitions ces notions rencontrées au fil des lectures expliquées en les associant aux effets qui portent le sens du texte et cela nous permettait, tout en évitant les contresens grossiers dont les correcteurs du sujet de bac sur Daudet doivent se régaler, d'entrer dans ses nuances les plus subtiles.

 Aujourd'hui , nous avons très peu d'élèves capables de réagir face à un texte de manière autonome sans multiplier les contresens. Pour peu que le texte ait une petite épaisseur, on s'aperçoit que les référents se brouillent : on ne sait plus qui prend en charge le discours, qui est le sujet d'une action.... On a pris l'habitude du rapide survol ou du parcours fléché si bien que, lâchés dans la jungle d'une page littéraire, nos jeunes bacheliers sont aussi à l'aise qu'un yorkshire perdu dans l'enfer vert amazonien.

 En résumé, je pense qu'il ne s'agit pas seulement de faire figurer des notions grammaticales dans un programme, il faudrait aussi les mettre en oeuvre dans nos pratiques et proscrire le saupoudrage des séquences à l'échelle nationale (car travailler seul la grammaire dans son coin si le système n'en veut plus ne rime à rien, mais alors il faut prendre conscience de ce que nous acceptons de perdre...).

Enfin, je ne souhaite pas retenir une seule idée (même juste) de Meirieu car lui et ses pairs sont à l'origine de la confusion des langues pédagogiques. La pertinence des Trissotin sur une question particulière ne me fera jamais oublier l'abîme où ils nous ont précipités. D'une certaine manière, ils ont gagné : ils nous ont enfermés dans leur représentation simpliste du monde. Nombre d'élèves ne sont plus capables que de mimer le savoir et rien ne dit que nous pourrons remonter le courant : le mal est profond.

 Bien à vous tous, 
Christian

 En réponse à Françoise :

 « Cette répétition à fond perdu m'a toujours interpellée. .........d'enseigner à peu près les mêmes choses sans jamais savoir (et s'assurer) si elles sont vraiment acquises. »

 Moi aussi. Je pense avoir un début de réponse à ce gâchis. Après enquête auprès des profs de français ils ne font plus sauf de très rares exceptions d'analyse logique. Les élèves ont droit à des nombreuses photocopies (presque les mêmes tous les ans) reprenant les mêmes notions avec exercices. Ensuite c'est terminé, cette notion sera revue l'année suivante mais non régulièrement toute l'année, ce que l'analyse logique permettait.

 Sinon, connaissez-vous le Dubois Jouannon grammaire et exercices de français de la sixième à la troisième ? Livre que j'ai gardé toute ma scolarité et dont je me sers encore.

 Amitiés

Sylvie

Oui, oui. Chez Larousse dans ces années 55/56 aussi. Pas mal non plus. C'est vraiment dans les vieux pots... Et avant que Dubois -je pense que c'est le même - ne vire structuraliste quelques années plus tard. Il est vrai que la bataille linguistique - que j'ai vécue au moment de mon CAPES (mais j'ai eu la chance de passer au travers et je suis restée toujours très Wagner-Pinchon et Grévisse ...) - a fait pas mal de dégâts aussi. Les "arbres" de Peytard et Genouvrier c'était quelque chose en primaire dans les années 70/80; sans parler de la grammaire "fonctionnelle"! Il y a eu les mathématiques modernes mais l'invasion de la linguistique dans la grammaire ce n'était pas mal non plus... Une inflation de jargons et de raisonnements universitaires, sans parler de l'explication de texte (enfin non, pas de l'explication de texte : de "l'appréhension-je-me-demande-de-quoi-et-comment", cette soupe de la séquence, confuse et indigeste), jargons et raisonnements qui restent très présents à tous les niveaux de l'enseignement. Là, au niveau des programmes, il y a du boulot pour trier le bon grain de l'ivraie... Du récent passé pouvons-nous faire totalement table rase ?

 Avec pour ces ouvrages un peu anciens, des simplifications dont il faut se méfier parfois. La question "quoi?" pour trouver le complément d'objet, source de tant d'erreurs ou l'absence de raisonnements plus fins qui ne permettent pas de trouver la solution à, par exemple, "Les cents euros que ce livre m'a coûté", parfois orthographié "és" , mais c'est une question de sens... On ne trouve pas tout dans un Bled :-).Les grammaires de Cohen-Mauffrey sont de ce point de vue très intéressantes (Annick Mauffrey était plutôt la linguiste "pondérée" par Isdey Cohen très littéraire : un bon mélange... Mais ils ont aussi fait des trucs impossibles comme cet enseignement de l'orthographe par la phonétique - l'alphabet phonétique international - vraiment étonnant... et inutilisable).

 C'est vrai que nombres de collègues font le minimum en analyse logique. D'ailleurs les questions au brevet n'en comportent quasiment plus : on trouve de rares questions sur la reconnaissance d'une relative ou la transformation de deux phrases en une seule  par l' introduction d'un lien (ou "connecteur";-)) logique souvent de cause ou de conséquence, pas plus.

 Ici, au récent brevet, les questions de grammaire portaient essentiellement sur la reconnaissance de phrases nominales, sur la valeur des temps - le présent dans un texte au passé -et le discours rapporté -"indirect libre" dans le texte - (environ 3,5 points sur 15). Aucune dictée sans fautes – un peu plus de cinq lignes  - sur les trente copies que j'ai corrigées; et je ne dis pas le nombre de fautes rien que dans la première phrase d'une ligne : "D'innombrables moustiques tourbillonnaient dans l'air brûlant de l'après-midi." (sur 6 on arrivait très vite, rien que sur cette ligne, à -3, avec un barème adapté puisque la faute de grammaire n'était comptée que -0,5 ce qui ne fait pas -2 sur 20 si je sais faire encore une règle de trois...On nous a demandé de noter sur 6, avec un barème spécifique, et non pas, comme je le fais habituellement sur 20, en multipliant ensuite par 3 et en divisant par 10, sans doute trop compliqué... :)) Il est vrai que cela n'aurait pas changé grand-chose... Dans la débâcle, les petits détails de ce genre...

 Bien à toi,

Françoise

Puisqu'on en cause, vous pouvez aller donner votre avis sur ceci :

http://grip.ujf-grenoble.fr/spip/article.php3?id_article=4

 BB

En réponse à Blaise Buscail :

Beaucoup de bon sens, mais ce que je remarque surtout, ce qui me semble déterminant, c'est que le collègue a *réfléchi* à la question, qu' il s'est questionné et ne s'est pas borné pas à reproduire d'insupportables recettes ou à suivre des instructions fort peu "instructives". (Mais qu'est donc allé faire Henri Mitterand dans cette galère de "La Balle aux mots"? Et j'ai vu des écoles entières fonctionner avec ce manuel! Si, en fait, je sais...)

 Françoise

 P.S. Pour la dilution de la séquence, on s'est croisés : j'en ai dit un mot - on pourrait en dire des pages - dans mon message à Sylvie. Nous sommes évidemment tout à fait sur la même longueur d'onde! Et malheureusement (ou heureusement) je reste tranquille sur mes positions, solitaire bien souvent, c'est vrai, mais je suis au bout de mon rouleau et, dans le fond, je ne sais pas  vraiment faire autre chose que ce que j'ai appris à faire, en plus de trente ans d'enseignement, et, surtout, je garde encore quelques convictions, même si je peux "adapter" mon enseignement selon les classes et les élèves et même si j'ai beaucoup perdu (et parfois, aussi,  beaucoup "gagné" quand je constate, avec plaisir, car c'est tout de même assez gratifiant - merde alors! -  les résultats obtenus au niveau des élèves...), pour faire écho à Christian  qui dit que " travailler seul la grammaire dans son coin si le système n'en veut plus ne rime à rien, mais alors il faut prendre conscience de ce que nous acceptons de perdre... "  (mais je ne comprends peut-être pas bien la fin de sa phrase:-))

 

En réponse à Françoise :

«  Beaucoup de bon sens, mais ce que je remarque surtout, ce qui me semble déterminant, c'est que le collègue a *réfléchi* à la question, qu' il s'est  questionné et ne s'est pas borné pas à reproduire d'insupportables recettes ou à suivre des instructions fort peu "instructives".

 Passage d'un mail envoyé ailleurs :

"Allons voir ce que les uns et les autres disent et font dans leurs classes (dans le passé comme au présent) (1), voyons ce que l'on peut en tirer, expérimentons ceci ou cela, bricolons cette matière (car tout cela constitue un matériau, rien de plus) pour arriver à nos propres solutions (individuelles, j'insiste là-dessus). Je vais aller plus loin : ce qui est en jeu, ici, c'est de former, à nouveau, de véritables enseignants (pour en finir avec l'enseignant petit-fonctionnaire que n'a pour tâche que d'obéir à la hiérarchie et au B.O.)."

 
BB

 (1) Référence à la bande de Buisson, Compayré & Co., mais aussi à ce qui se fait à Singapour, aux USA, en Israël...  

Je lis, sous la plume de Françoise :

« Avec pour ces ouvrages un peu anciens, des simplifications dont il faut se méfier parfois. La question "quoi?" pour trouver le complément d'objet, source de tant d'erreurs »

 Mais ces simplifications perdurent ! Cette année, mes élèves me parlaient tous de ça, et leurs manuels mentionnaient le truc (du moins celui de Nathan)...

 Bien à tous,

J.Baptiste 

De l'analyse logique ? Qu'est-ce ? C'est bien ce que bon nombre de collègues (et pas tous des jeunes) se demandent aujourd'hui. Plus personne n'en fait et surtout pas en primaire (c'est presque un gros mot !) Or, j'ai le souvenir des cours que l'on me dispensait en CM1/CM2 dans les années 60 : la grammaire, ce n'était QUE de l'analyse logique ! (j'en ai la preuve car j'ai gardé quelques "cahiers du jour" de cette époque. Ensuite, de la 6è à la terminale, les profs de français n'avaient plus qu'à poursuivre l'œuvre des institutrices et instituteurs... (…)

 
Bien cordialement,
Hélène

  

Sur le même sujet, voici une réponse à E. Charmeux, publiée par Pédro Cordoba quelques semaines plus tôt sur la liste.

Eloge de l'arrière-train

     Evelyne (ou –line) Charmeux se présente elle-même comme ancienne élève de l’ENS et agrégée de grammaire. Ces titres ne m’impressionnent guère puisque ce sont aussi les miens – et ceux de Jean Paul Brighelli. Nous sommes tous trois normaliens et agrégés. Ça prouve pas grand-chose, bien sûr, mais c’est beaucoup plus rigolo comme ça. Plus sportif, quoi. Et ça prouve au moins que les ENS ne formatent pas les esprits comme essaient de le faire – en vain – nos chers IUFM. Ça prouve aussi que Mme Charmeux sait, quand ça l’arrange, utiliser l’argument d’autorité en faveur de ses propres productions langagières.

     Y a encore un truc qu’est pas mal rigolo. C’est que, pour reprocher à Brighelli un usage – tout à fait correct, quoiqu’un peu maniéré – du subjonctif imparfait, Mme Charmeux doit avoir recours au vieux Grévisse, modèle de ces grammaires normatives qui utilisent toute une terminologie désuète et fausse comme « articles partitifs » ou « pronoms numéraux » et parlent même – horresco referens – de « propositions principales » et de « propositions subordonnées ». Normes élargies à l’ensemble des grands auteurs, mais normes quand même puisqu’elles permettent de discriminer entre le bon et le mauvais usage. Encore un recours à l’argument d’autorité donc, plus légitime que le premier mais aussi plus beaucoup plus savoureux quand on le rapporte à son sujet d’énonciation. Et puis, avant de se transformer en sujet d’énonciation, le sujet de réception, Mme Charmeux en l’occurrence, n’a sans doute pas compris que le maniérisme et la préciosité peuvent être des formes d’humour pour peu que les énoncés soient pris dans un ancrage énonciatif particulier. Ou, pour dire les choses autrement, qu’on peut avoir envie de se moquer de Mme Charmeux quand on s’adresse à Mme Charmeux. Mme Charmeux ne doit pas avoir le sens de l’humour.

     Mais y a un truc qu’est pas rigolo du tout. C’est qu’avec son compère Foucambert et quelques autres allumés du ciboulot, Mme Charmeux a imposé au milieu des années 70 des méthodes d’apprentissage du français qui ont produit – et continuent de produire – des dégâts considérables. On a assez vite légèrement rectifié le tir à propos de la lecture par idéo-visualité mais on est encore loin, très loin, du compte. En ce qui concerne la grammaire en revanche, les choses ne font que s’aggraver, j’en donnerai de suite quelques exemples. Sur la base d’enquêtes que je ne connais pas, cette joyeuse équipe décida que les productions langagières des apprenants étaient catastrophiques et qu’il fallait enseigner autrement. Peut-être avaient-ils trouvé dans les examens d’entrée en sixième des « je me réveilla », des « je descendus », des « je vus », des « l’aveil » (pour « la veille »), des « sagissant » (du verbe « sagisser » sans doute), des « dont elles en possèdent beaucoup ». Le progrès en trente ans a été remarquable puisque, aujourd’hui, c’est dans les copies d’agreg qu’on les trouve. J’ai fini de corriger et je pourrais en fournir une liste qui irait de Paname à Tamanrasset. Mme Charmeux, qui a appris le français avec des méthodes déplorables, l’écrit parfaitement. Les agrégatifs cuvée 2006, dont certains seront agrégés tellement ces fautes sont chose courante dans leurs copies, écrivent une bouillie pour chats. C’est qu’ils ont bénéficié des méthodes de Mme Charmeux. Ou alors c’est la langue qui évolue, car dans une langue y’ a pas de normes, juste des règles de fonctionnement. Et que c’est comme ça qu’il fonctionne, le français tel que je l’observe dans mes copies.

     Du temps que l’on faisait de la grammaire normative en primaire (je n’aime pas l’expression « grammaire de phrase » qui est pléonastique), on découvrait la linguistique en arrivant en fac. Mme Charmeux, Jean-Paul Brighelli et moi-même avons été dans ce cas. On comprenait tout d’un coup qu’on nous avait enseigné les choses d’une façon très peu scientifique. Car qui dit règle, dit exception et il ne saurait y avoir d’exceptions dans la logique de la langue. Mme Charmeux a tout à fait raison sur ce point. Elle oublie cependant un détail. Ce sont là des choses qu’on peut comprendre quand on connaît déjà la grammaire normative. On est alors en mesure de proposer des analyses infiniment plus pertinentes. Mais c’est réservé aux spécialistes. Ceux qui choisissent la mécanique quantique par exemple n’ont pas vraiment besoin d’avoir recours aux « présuppositions du discours » pour distinguer « peu de » et « un peu de ». Ils le font automatiquement car la logique de la langue a ceci de merveilleux qu’elle est inconsciente. Il vaut mieux cependant qu’ils aient appris les règles de grammaire s’ils veulent s’exprimer par écrit dans un français correct. Ou, tout simplement, pouvoir utiliser le Grévisse. Ou même lire Rousseau au lieu du nègre d’Hervé Vilard.

     Mais Mme Charmeux et sa joyeuse équipe pensent autrement. Il faut commencer par le plus difficile. Car on ne va quand même pas faire découvrir des choses « fausses » aux apprenants ! On part donc du dernier état de la recherche – ou du dernier qu’on connaît quand on est didacticien – pour aider les apprenants à construire leurs propres savoirs. Ce fut pareil en maths avec la théorie des ensembles et on dut y renoncer vu l’étendue du désastre. (Maintenant, c’est plus simple : on ne fait plus de maths en maths et le problème est réglé.) C’est aussi le cas en histoire avec les Annales. Peu importe que les vrais savants – mathématiciens, historiens, linguistes – crient au fou : partout où passent les soufflaculs de la didactique, c’est un beau carnaval. Le monde à l’envers, quoi. La charrue avant les bœufs, le toit avant la maison. Et l’élève maintenu de force au centre de son ignorance.

     Aller du complexe au simple, voilà le mot d’ordre. Je vous mens pas, mes amis, ces gens-là l’écrivent noir sur blanc. Car seul le complexe « fait sens » et comment les apprenants pourraient-ils retenir ce qui « ne fait pas sens pour eux », je vous demande un peu. Y a même un zigoto qui se faisait fort d’enseigner la règle de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir en partant du sens. Un type très fort, très compétent, qui avait écrit plein de livres, je vérifiai sur Internet. Et donc il balança sa production langagière sur le Monde de l’Educ. Comme j’avais un peu de temps à perdre, je lui répliquai. Le mensuel des pédagos publia la première partie de ma lettre. Les curieux trouveront le texte complet sur le site de Reconstruire l’Ecole : http://www.r-lecole.freesurf.fr/primaire/pommes.html

     Ce qui m’étonne quand même, c’est que Mme Charmeux soit, elle aussi, une obsédée du sens. Car c’est un truc pour phénoménologues chrétiens, ce machin. Et elle, elle doit être structuraliste pure et dure au vu de ses exemples. D’ailleurs, c’est ce qu’on enseignait en linguistique à son époque et j’ai l’impression qu’elle a pas fait beaucoup de progrès depuis. Elle devrait donc avoir retenu de la polémique entre Lévi-Strauss et Ricoeur (Esprit, 1963) que le sens dépend des structures et pas à l’envers. Et que vouloir partir du sens des textes pour aller aux structures de la langue, c’est comme penser avec l’arrière-train. Tiens, comme j’en suis à Lévi-Strauss, je donne un autre lien. C’est un texte dont j’avais scanné des extraits, toujours sur Reconstruire l’Ecole. Il a pas mal circulé depuis et même le Monde de l’Educ y a fait référence : http://www.r-lecole.freesurf.fr/gene/levistr.html

     Et puis je m’arrête parce que ça commence à devenir longuet. Mais j’ai encore plein de choses à dire, sur la « grammaire de texte » en particulier. A une prochaine fois peut-être.

     Un dernier truc quand même puisque Mme Charmeux aime bien les langues régionales. Juste une expression guadeloupéenne : "Ou ka kaka, ou pa vé suiyé fes a'w". A observer de façon réfléchie (ou fléchie).

Pedro Cordoba

 
 

A la suite de la publication du "rapport Bentolila" sur la grammaire ( le 29 novembre 2006),
nous signalons ces réflexions de
Gilbert Molinier, sur le site de Michel Delord :
Remarques sur le Rapport sur l’enseignement de la grammaire de la maternelle au collège
I et II
Paris, le 1er et le 11 janvier 2007

 

 

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