Lancé il y a deux mois pour examiner la gestion de
la BERD (la Banque européenne de reconstruction et de développement spécialisée
dans les prêts aux projets privés en direction des ex-pays socialistes), l’audit
de la firme Coopers and Lybrand
a, comme prévu, livré un rapport accablant pour le président de la BERD, Jacques
Attali.
.
L’ANCIEN conseiller de François Mitterrand,
démissionnaire de son poste depuis le 25 juin, a donc décidé de quitter
immédiatement ses fonctions sans même attendre la nomination de son successeur
prévue pour la fin du mois d’août ou début septembre. Il sera immédiatement
remplacé pour une période intérimaire par le premier vice-président de
l’organisation, à savoir l’Américain Ron Freeman.
L’affaire de la BERD est particulièrement piégée.
Dans un premier temps, Jacques Attali est, si l’on peut dire, convaincu, sinon
de malversations, du moins de procédés peu recommandables pour le président
d’une institution multilatérale qui rassemble près de trente pays cotisants. Le
coût de la construction du siège de la banque à Londres, par exemple, excède
largement le plan de financement initial et s’élève au final à quelque 560
millions de francs, dont un hall d’entrée somptueux en marbre de Carrare. Il
laisse rêveurs les chômeurs nouveaux des ex-pays socialistes bénéficiant des
« conseils en capitalisme » éclairés de la BERD. Les détails cocasses
ou sordides sont distillés jour après jour par la presse anglo-saxonne emmenée
en l’occurrence par le « Financial Times ». Journal qui semble
bénéficier de sources de haut niveau dans l’entourage même de Jacques Attali.
Les dépassements de budgets pour la construction du
siège avec l’aide d’un architecte, ami personnel du président - ils seraient
supérieurs à la totalité des prêts consentis par la BERD aux pays de l’Est - ne
sont pas les seuls faits reprochés à Jacques Attali. La Banque mondiale et le
FMI dont les sièges à Washington ont été modernisés ont à cet égard très
largement excédé les chiffres cités par le rapport sur la BERD. Mais on relève
pêle-mêle plus de quarante voyages en jet privé du président de la BERD, des
rémunérations - interdites par le règlement de la banque - pour des conférences
prononcées ici ou là (et reversées, selon l’intéressé, à des organisations
caritatives), des repas londoniens dans les restaurants « branchés »
à hauteur de 170.OOO francs, des dépenses personnelles sur le compte de la BERD
tardivement remboursées, etc.
Aujourd’hui, la France, théoriquement titulaire du
poste de président d’un organisme dont le capital est contrôlé à hauteur de 51%
par la CEE, se retrouve dans une position difficile après les frasques de
Jacques Attali. Son candidat officiel, à savoir le gouverneur de la Banque de
France, Jacques de La Rosière (ex-directeur général du FMI), n’est pas certain
d’être nommé à la tête d’une banque que les Américains (minoritaires au sein de
son capital) veulent à toute force contrôler pour l’assujettir aux décisions
d’organismes comme la Banque mondiale ou le FMI dans lesquels ils disposent
d’un droit de veto de fait. Au sein même de l’Europe, les pays du Benelux qui
souhaitent avoir le contrôle d’un grand organisme communautaire ont présenté un
poids lourd en la personne du vice-président de la Communauté européenne,
M. Christophersen. Tout dépendra donc de
l’Allemagne, qui semble exiger d’abord la confirmation officielle de Francfort
- siège de la Bundesbank - comme future ville de l’Institut monétaire européen
qui, dès janvier 1994, posera les fondements de la future Banque centrale
européenne.
Au-delà de cet âpre marchandage, on peut se demander
pourquoi l’audit commandé par le conseil des pays actionnaires n’a pas dressé
un tableau des résultats d’une aide qui se concentre uniquement sur les
privatisations dans les ex-pays socialistes. Nul doute que les chiffres
montreraient un gaspillage social et humain autrement plus grave que le marbre
de Carrare de la BERD. On peut d’ailleurs remarquer que les Américains ont
imposé lors du G7 de Tokyo une structure qui double la BERD avec la création
d’un fonds de privatisation de 3 milliards de dollars en Russie contrôlé par un
bureau du G7. C’est-à-dire essentiellement par l’administration américaine. Il
est donc urgent que les peuples d’Europe qui sont les bailleurs de fonds
transforment la BERD en imposant des critères d’attribution des crédits de la
BERD mesurés en termes d’efficacité sociale (logement, formation, emplois,
distribution, etc.). Le véritable enjeu de la BERD est là. Non dans les
aventures de Jacques Attali.
OKBA LAMRANI