Prof sous prozac
Avril 2008
La plupart des profs sont exploités jusqu'au trognon et la
charge de travail, sans parler de la pénibilité, ont triplé en trente ans.
Beaucoup cherchent à se reconvertir pour ne pas crever sur le tarmac.
Parmi ceux-là, le prof de français (je parle de mon expérience
en collège et laisse les autres parler du lycée) est souvent l'ilote de service
à qui tout incombe et qui doit crever sur le métier. Mais au nombre de ces
ilotes se trouvent encore des intouchables dont le sort est moins enviable, si
c'est possible : les certifiés de lettres modernes. Les bonniches.
Etant moi même épargné, on me saura d'autant plus gré de
dénoncer leurs conditions de travail. Mais les miennes sont déjà dégueulasses
et mon empathie me fait mesurer avec effroi ce qu'elles seraient si j'avais une
classe de plus.
Le professeur certifié de lettres modernes à temps plein, a en
charge, en principe, 4 classes (beaucoup trop lourd !) voire 5 classes (Du pur
délire!), puisque 5è et 4è sont à quatre heures hebdomadaires. Ce scandale est
en train de devenir tout à fait naturel pour tout le monde, puisque le temps
qui passe et l'habitude font passer l'intolérable dans le communément admis).
C'est évidemment le nombre de classes de français qui
détermine la quantité de boulot du prof.
Il est à noter que celui qui a 4 classes en charge peut être à temps partiel
(!) avec 16 h (4*4) et que celui qui a cinq classes
fait seulement deux heures sup.
Maintenant abordons le scandale connexe : celui des COPIES.
4 classes c'est disons 100 à 110 élèves
5 classes c'est 125 à 135 élèves.
Prenons la fourchette haute pour le nombre d'élèves (les classes
sont de plus en plus chargées) mais imaginons
un prof , "moyennement" zélé, qui donne
"seulement" 3 rédactions/trimestre à chacune de ses classes.
Cela fait, s'il a quatre classes, 330 rédactions, s'il en a
cinq, 405. On passe au minimum (!) 6 min. sur une copie, non ? (et je devrais rajouter 6 min. derrière pour décompresser,
comme après une plongée en apnée, totalement déprimante, dans de la bouillie
pour les chats).
Si l'on a quatre classes : 6*330=1980 min. = 33 heures /
trimestres
Si l'on a cinq classes : 6*405=2430 min. = 40 heures 1/2 /
trimestres
Parce qu'il pense que c'est indispensable, Il fait aussi dans le trimestre 3 contrôles de grammaire.
Imaginons qu'il ne mette que 3 minutes (encore une hypothèse basse, mais la
grammaire, c'est un peu comme les maths, ça va plus vite, en principe et notre
professeur a calibré ses contrôles pour les corriger vite).
Quatre classes : 3*110*3 =990 min. = 16,5 heures
Cinq classes : 3*135*3= 1215 min.=20 heures ¼
S'il fait faire des dictées
(3 dans le trimestre, après tout l'institution en exige à
nouveau depuis Fillon) et qu'il corrige très, très vite (2 min pour chaque) on
a :
Quatre classes : 2*110*3=660 min. =11 heures
Cinq classes : 2*135*3=675 min.=13,5 heures
Bilan total :
Quatre classes : 33+16,5+11 = 60 heures1/2 de correction/trimestre.
Disons pour arrondir 61 heures
Cinq classes : 40,5+20,25+13,5= heures de correction /trimestre
= 84 heures 1/4. Disons pour arrondir 84 heures.
Donc notre prof moyennement consciencieux (en fait il
l'est à l'extrême mais il l'ignore à cause de l'hypocrisie ambiante) qui donne
TROIS petites rédacs, TROIS petits contrôles de
grammaire et TROIS petites dictées, (par classe) qui corrige vite (on peut le
dire !!) et qui "calibre" pour gagner du temps, passe entre 61 et 84
heures par trimestre à corriger des copies.
C'est absolument ENORME, en vérité. Chacun sait que la prise en
charge de quatre ou pire cinq classes de français est déjà proprement épuisant
avec les "nouveaux publics". Le prof de français paye de sa personne
: il ne peut pas laisser ses élèves reprendre en silence la dernière production
artistique en cours ou leur balancer toujours plus d'exercices pour neutraliser
le bruit et l'agitation ou souffler un peu.
En fait, le professeur de français est quasiment "Hors
Service" en fin de semaine (nerveusement, moralement : c'est ainsi dans un
métier à haute interaction sociale, émotionnelle, humaine). Les problèmes de
discipline se sont multipliés dans les collèges et comme il n' y a plus aucune
orientation, il n'est pas rare que des élèves, plus du tout à leur place,
prennent en otage la classe tout entière. Ces élèves perturbateurs ont le plus
souvent une vie familiale totalement chaotique, certes. Mais là où c'est
l'intérêt collectif qui devrait prévaloir (l'intérêt de la classe qui va être
entièrement pourri par quelques meneurs), on fait prévaloir l'intérêt
individuel (en fait cet intérêt lui même est mal compris, car ces élèves ne
profitent en rien, à terme, de leur impunité permanente ni des bontés
démagogiques dont ils sont bénéficiaires). L'administration, en gros, laisse
les situations pourrir, se gangrener et les profs faire face à l'impossible.
Les profs les mieux intentionnés (les petits jeunes) deviennent
amers, désabusés, malades souvent, devant ce manque de soutien répugnant, non
pas seulement des Principaux mais surtout de toute la hiérarchie pour qui cette
loi du pire, cette lente dégradation, relève d'une politique d'abandon, de
reniement, d'un service public qu'on laisse s'enfoncer toujours plus dans le
marasme. L'administration recherche ce qui coûte le moins (en argent, dois-je
préciser ? le coût humain, lui, est évidemment exorbitant)
Plus de crédits et plus de crédibilité. Le Titanic sombre et
chacun s'emploie à sauver sa peau et ses nerfs, dans la plus grande
indifférence pour le sort d'autrui : cette indifférence, cette absence de
solidarité, ces dénis de justice au quotidien, ne font qu'accélérer le
processus de faillite collective. Et la "pédagogie", on ne peut même
pas s'imaginer à quel point ce qu'on appelle l'Administration s'en fout
!! On lui dirait que le français c'est désormais 2 heures par semaine,
elle continuerait à organiser un samedi matin une réunion sur un projet
d'établissement axé sur la lutte
contre l'illettrisme (j'ai vu ça ! les gens ne sont plus du
tout "sérieux", ils obéissent
aux ordres).
Autrefois, on allait dans le mur. Actuellement, contrairement à
ce que pensent certains on ne va plus dans le mur : on l'a traversé. Dégâts
irréversibles sur le rachis des principaux acteurs, mais personne n'a encore
pensé à essayer de se relever. Comme le courrier de Marathon qui
courait mort.
La plupart des profs de français (ils sont selon moi en
première ligne), au bout de 10 ans de guerre fraîche et joyeuse, sont plus
neurasthéniques que les vétérans du Vietnam, même s'il y a dix mille façons de
ne pas le montrer (aux autres ou même à soi-même). L'activisme pédagogique
signe en général la phase finale de la maladie nerveuse et du renoncement.
C'est par ailleurs un secret de polichinelle qu'il y a des
matières d'enseignement qui ne nécessitent quasiment aucune correction ou si
peu. Mon collègue d'espagnol se marre quand il part en week-end (il corrige
tout sur place, pendant ces cours et ça ne l'empêche pas d'être un très bon
prof de langue vivante). Je n'ajouterai rien sur les arts plastiques, l'EPS, etc... Les intéressés en
conviennent d'ailleurs très bien eux mêmes, dans les couloirs, en OFF et pas en ON, évidemment. Ces collègues ne sont pas souvent affligés d'avoir
des heures sups (ils les réclament parfois ! )
et ils sont très rarement à temps partiel, alors que les collègues de lettres
modernes et les collègues de français en général connaissent une explosion
des demandes de temps partiel... juste pour survivre !
Etonnante injustice dont chacun s'accommode. Au royaume de
Danemark tout est pourri du fruit à la racine.
Un autre fait n'est guère contestable : un enseignant certifié
de lettres classiques qui n'a qu'une ou deux classes de français (ce devrait
être la norme pour tout le monde) et fait par ailleurs du latin est infiniment
moins exposé au "burn out" que ses collègues de lettres
modernes. J'ai d'ailleurs une bonne collègue de lettres classiques qui
passe (à juste titre d'ailleurs) pour un excellent professeur de français aux
yeux des parents. Mais c'est essentiellement parce que n'ayant en charge qu'une
seule classe de français (ou deux, au pire !) elle peut multiplier les fameux
contrôles (notamment rédactions) dont les parents sont si friands (et ils ont
bien raison). Elle travaille "à l'ancienne" : plein de contrôles de
grammaire, plein de dictées, plein de rédactions. Elle peut se le permettre,
n'ayant que deux classes ! Par où l'on voit clairement que c'est le nombre
de classe de français qui détermine le zèle du correcteur et la fréquence des
travaux écrits.
Il ne s'agit pas de jalouser ses conditions de travail mais
plutôt de demander que chacun puisse enseigner décemment. La baisse des
horaires /élèves induit un surcroît de travail énorme pour (certains) profs qui
essayent de s' "adapter" : mais c'est bien souvent "marche ou
crève" et pas mal crèvent, en effet. Le cynisme ou le désespoir gagnent du
terrain, un certain "je m'enfoutisme"
aussi. Quand on ne peut plus faire les choses, on fait de plus en plus
n'importe quoi et on le fait mal...
Pour vivre heureux, vivons cachés, me disait un collègue ? Mais
est-on si heureux que ça ?
Pas "d'heure de vaisselle" pour se refaire une santé,
pas d' "heure de cabinet". Plus d'heures en demi groupe, pour le plus
grand bien des élèves et du professeur. De l'abattage. Rien que de l'abattage.
Et ce n'est pas de changer de programme en français qui améliorera cette
"qualité de vie" scolaire et pédagogique infecte, aussi bien pour le
prof que pour ses élèves. Le prof morfle et les élèves pâtissent.
Pendant ce temps, tout le monde attend des résultats en
français. Tous les regards convergent vers le prof de
français, si important, alors que les autres arrivent à se faire gentiment
oublier. Les parents, exigeants, comptent les contrôles, évaluent leur
densité, leur régularité, vous taille une réputation à l'aune de leurs
attentes bien compréhensibles. Ils ne savent pas que l'école et le prof ne sont plus en mesure d'être à la
hauteur de leurs attentes, hélas. Ils ne peuvent plus que tromper le monde.
Quelques mauvaises solutions, en vrac, pour survivre en milieu
hostile :
1/-Faire une "évaluation de fin de séquence" comme pas
mal de nouveaux collègues frais émoulus des IUFM. Ah, la note UNIQUE ! Ah le
décloisonnement !! Pour une fois les pédagogos ont
pensé à la bourrique enseignante (si elle crève, qui va tirer la charrue ?
ont-ils peut-être pensé) Le seul ennui : on est en train petit à petit de nous
dire "Ouais, mais ce serait bien de continuer quand même à faire des rédacs !! Ouais et pis quelques dictées !! et un peu de grammaire, aussi, tant que vous y êtes
!!!" Même des connards de pédagogos (devant le
désastre) redécouvrent l'évidence !
Le gros bémol que j'y mettrais, c'est qu'on n'est plus aux temps
(bénis !) où les 6èmes avaient neuf heures. Oui vous lisez bien NEUF heures ! Neuf heures / prof, six
heures /élèves ! Trois heures en groupe !
Non il va falloir se serrer la ceinture. Prochain horaire de
français : 3 h par classe ! Mon certifié de lettres modernes aura 6 classes !
Et il n'aura qu'à fermer sa gueule ! Sinon on lui demande 5 rédacs
par classe ! Elle est bien bonne celle là ??
2/Se faire payer les copies en HSE ? idée
de Rocard.
3/Devenir bivalent et enseigner une matière plus tranquille en
complément ?
4/Exiger que les profs de français n'aient pas plus de trois
classes
5/Tous les profs de français à quinze heures. Cela a été proposé
autrefois mais les syndicats n'ont pas voulu (l'égalité, c'est forcément
dix-huit heures pour tous,c'est mathématiques)
6/Se flinguer (dans une
salle des profs ce serait mieux que chez soi, pour faire avancer la cause
commune. En tout cas, si les profs de français avaient une arme de service, ils
seraient devant les flics pour le nombre de suicide)
7/Faire semblant de corriger (technique de pas mal, à qui je ne
jette pas du tout la pierre), bâcler à mort, faire de l'auto-correction,
inventer des moyens bidons de multiplier les notes comme Jésus multipliait les
pains. Cacher ces "trucs" derrière de la soi disant
"innovation".
8/Mi temps thérapeutique (six mois après c'est mi-traitement)
9/ Temps partiel. Vous aurez moins envie d'ouvrir le gaz en fin
de semaine, vous aurez le temps d'avoir une (petite) vie sexuelle avec votre
partenaire et vous corrigerez vos copies avec un peu plus d'allant (à
peine).Vous vous crèverez quand même à la tâche et
gagnerez presque le SMIC. N'envisagez pas de retraite décente.
10/Sous-traiter les corrections.
10/Faire des QCM.
En tout cas, si on compte le nombre d'heures de correction il ne
paraîtrait pas injuste que le prof de lettres modernes ait un mois de vacances
en plus dans l'année. Et même davantage !
84 heures de correction/trimestre (pour les charlots à trois rédacs) quand d'autres en sont à zéro ou deux : tous
les week-ends y passent et plus encore. Les profs de français sont des
gentilles petites gagneuses totalement soumises à leurs macs. Quand on pense
que certains IG, voulant encore faire un peu plus suer le burnous, ont suggéré
dans un rapport récent qu'il "n y avait plus assez de rédactions"
(évidemment puisqu'ils ont niqué toutes les heures et qu'ils rendent le métier
impossible à coup d'injonctions débiles), la seule bonne réponse à ces cossards
planqués - presque tous des mecs, évidemment - serait qu'ils aillent se faire
mettre (et je reste poli !) ou qu'ils viennent corriger eux mêmes (on va rire
!).
Si les productions écrites des élèves d'aujourd'hui sont presque
totalement incorrigibles (sauf à les récrire de A à Z), c'est en partie à cause
d'eux et de la lâcheté ambiante, à tous les niveaux de la hiérarchie. Le prof
ne veut pas faire de peine à son IPR (en général, c'est un peu intéressé...)
qui dore la pilule à son IG, lequel IG fait reluire les godasses du directeur
de cabinet qui astique les pompes du ministre délégué, qui lèche le cul du
ministre. Quant au ministre, il ne va pas contrarier son Président ! « Le
niveau monte ! Des mesures phares ont été prises !! L'illettrisme sera
jugulé grâce au Socle commun !! On va même faire des économies, Monsieur le
Président ! » On ment à tous les niveaux de la pyramide, chacun tire
son épingle du jeu, dans son coin. Lâcheté, veulerie, pleutrerie, égoïsme,
« défaussage »…
Mais j'en reviens à mon ilote intouchable : il accepte le plus
souvent son esclavage. Même s'il est plus ou moins dans le Semblant, il navigue à vue entre mauvaise conscience, auto
culpabilisation, masochisme, rédemption par la douleur ou hypocrisie extrême.
Dans tous les cas de figure, il souffre. Ou il souffrira (45 ans de carrière,
c'est long sur la fin). Ce n'est pas son métier qu'il n'aime plus, mais
les conditions actuelles, moralement et matériellement inacceptables.
Et puis B2i, conseils pédagogiques, sorties
"culturelles", réunions à la con, conseils de classe d'une inutilité
morbide (plus d'enjeu a part "faire passer", une guignolade), brevet
bidon, évaluations bidon, cahier de compétences bidon, toutes ces activités
vides de sens, déprimantes, et totalement asphyxiantes pour des neurones
normalement constitués ( a quoi s'ajoutent deux samedis matin de rattrapage de
Pentecôte où on vient, sur des brancards, pour discuter du projet
d'établissement) empêchent très, très bien le prof de français de sortir la
tête de l'eau : c'est retour de la tête dans la baignoire à la première goulée
d'air. Interdit de lire et de préparer un cours. Et puis les copies, les copies
!
Le supplice est assez raffiné mais après les premiers accidents
cérébraux, on s'y fait.
On me dira qu'il vaut mieux être certifié de lettres modernes
que pute albanaise sans papiers. Mais ça reste à prouver. Au pays des
profs, c'est un peu la fille de ferme à qui on demande tout et qui bosse encore
quand toutes les lumières sont éteintes et que tout le monde est parti.
Au rythme où vont les choses, on peut prévoir que les hôpitaux
psychiatriques de la MGEN vont devoir ajouter des ailes pour loger de plus
en plus de profs. On devrait prévoir spécialement un nouveau bâtiment pour
les profs de français. Quant aux malheureux certifiés de lettres modernes,
l'urgence est telle, qu'il est prévu de monter à la hâte pas mal
de préfabriqués dans la cour. Ils seront bien, en rez
de jardin.
Lu sur un autre forum ( fr.education.divers )
Ce texte, comme tous les autres, est bien entendu en débat sur la liste et les contributions pourront être ajoutées (avec l’accord des auteurs).