Bercer n’est pas instruire (1)

par le Concombre masqué (le 13 mai 2009)

 

    

     Et ils ont été si bien bercés depuis leurs années collèges que nombre d'élèves sont devenus impropres à l'instruction. La société du spectacle secondée par les bien pensants de la politique a été si performante qu'elle nous a contraints aujourd'hui à travailler autrement quoi qu'on en pense, c'est du moins le constat que l'on peut faire dans ces classes où l'inattention est devenue la règle, où la somnolence étouffe la volonté, où la langue est considérée comme un sabir inutile, où les oeuvres au programme sont lyophilisées donnant du prêt-à-penser pour de la pure réflexion, où l'absentéisme est toléré par des éducateurs fatalistes plus soucieux de cacher la misère que de bousculer la réalité, où le bon élève est traité comme un marginal conspué par la horde furieuse des goguenards, où le maître ambitieux bichonne ses petits projets au lieu de semer les graines de l'avenir et d'instruire les enfants.... Et celui qui ne passe pas sous les fourches caudines du divertissement pédagogique se voit attribuer les pires classes comme si nos éminences avaient besoin d'être confortées dans leurs pratiques ineptes. D'ailleurs, l'absence de "projets" sera immédiatement sanctionnée par des suppressions de postes, c'est pourquoi les magiciens de la poudre aux yeux passent pour des croisés de l'éducation. Quant aux futures attributions de nos petits chefs d'entreprise(2), elles pourraient bien venir sonner le glas d'une résistance timorée. La conformité que l'on nous impose se promet d'écraser toute forme de pensée organisée, ceux qui avaient l'ambition de rendre l'élève assez pertinent pour se gouverner lui-même vont devoir en rabattre. Aujourd'hui, nous leur apprenons la servitude.  L'esprit critique est sacrifié sur l'autel de la propagande citoyenne et la culture n'est plus qu'un bagage accessoire dont on se débarrasse au profit du dogmatisme libéral : la flexibilité, l'utilitaire et  la rentabilité.

 

     Même la lutte devient contre-productive : les universités se sabordent. On bloque la transmission du savoir alors qu'il eût été peut-être plus judicieux de paralyser les évaluations ou d'essayer d'étendre le mouvement à tous les étages de la fonction publique au lieu de se laisser diviser par un corporatisme infructueux. Pécresse et ses sbires vont obtenir ce qu'ils désirent passionnément : la disqualification de l'enseignement supérieur public. Quand l'université aura donné toutes les preuves de son inefficacité, ils auront beau jeu de crier haro sur le baudet. Alors, il n'y aura plus d'alternative : la discrimination par l'argent sera la règle pour tous.

 

Le Concombre masqué

 

 

1. Ce billet fait suite à un échange sur la liste de discussion des Mots-Tocsin à propos de cet article : « De Bourdieu à Bégaudeau ».

 

      Un colistier : « A Bourdieu préférons Alain, un philosophe suranné selon mon coeur. Dans Les "Propos sur l'éducation" :

 

     Ce qui porte l'enfant ce n'est point l'amour du jeu car, à chaque minute, il se défait d'un amour du jeu, et c'est passer de la robe à la culotte; toute l'enfance se passe à oublier l'enfant qu'on était. La croissance ne signifie pas autre chose. Et l'enfant ne désire rien de plus que de n'être plus enfant. Ambition qui cède sans cesse à l'attrait du jeu; aussi le jeu continu n'est-il jamais sans regret ni sans ennui.  L'enfant demande du secours. Il veut être tiré vivement du jeu ; il ne le peut de lui-même, mais de lui-même il le veut, c'est le commencement et même le germe de la volonté. C'est pourquoi, gardant des coups de bâton ce qui mérite d'être gardé, on ne doit pas craindre de lui déplaire, et même il faut craindre de lui plaire.

 

     Lorsque quelqu'un dit après tant d'autres , qu'il faut plaire aux enfants, et que c'est le vrai moyen de les instruire, on laisse passer. Mais je n'aime pas trop cette bouche en coeur, ni ce maître courtisan. J'ai rencontré , quand j'étais sur les bancs , un professeur assurément

affectueux, et qui intéressait son jeune auditoire; je puis même dire que nous l'aimions. Or, il ne put jamais surmonter un certain désordre, qui résultait surtout , je m'en souviens très bien , de marques indiscrètes d'approbation. Et cela venait promptement au tumulte, par les forces de la jeunesse , et par les lois de la foule, qui s'agite à la manière des éléments naturels. D'où j'ai tiré une sorte de règle de métier, c'est qu'il faut intéresser , j'en conviens mais qu'il ne faut pas vouloir intéresser, et surtout qu'il ne faut pas montrer qu'on le veut....

 

     L'ordre humain se montre dans les règles et c'est une politesse que de suivre les règles, même orthographiques. Il n'est point de meilleure discipline. Le sauvage animal , car il est né sauvage , se trouve civilisé par là et humanisé, sans qu'il y pense, et seulement par le plaisir de lire.

 

     L'immense danger, et l'urgence, toujours aussi pressante de tirer l'humanité de la barbarie proche commandent d'aller droit au but humain. Il faut que l'enfant connaisse le pouvoir qu'il a de se gouverner, et d'abord celui de ne point se croire; il faut qu'il ait aussi le sentiment que ce travail sur lui-même est difficile et beau. Je ne dirai pas seulement que tout ce qu'il croit facile est mauvais. Par exemple, l'attention facile n'est nullement l'attention; ou bien alors disons que le chien qui guette le sucre fait attention. Aussi je ne veux pas trace de sucre; et la vieille histoire de la coupe amère dont les bords sont enduits de miel me paraît ridicule. J'aimerais mieux rendre amers les bords d'une coupe de miel. Toutefois, ce n'est pas nécessaire ; les vrais problèmes sont d'abord amers à goûter; le plaisir viendra à ceux qui auront vaincu l'amertume. »

 

     Une colistière : « Lorsque j'étais jeune prof au collège et que je ne savais pas comment me

comporter avec un élève difficile, une fameuse phrase d'Alain me servait de garde-folle. Je vous la livre : " bercer n'est pas instruire" … »

 

     Note de LMT : Cette phrase est également extraite des « Propos sur l’Education » (1932):

 

     « Des gens jouaient aux Lettres, jeu connu ; il s'agit de former des mots avec des lettres éparpillées ; ces combinaisons excitent l'attention prodigieusement ; l'extrême facilité des petits problèmes à trois ou quatre lettres engage l'esprit dans un travail assez fatigant ; belle occasion d'apprendre les mots techniques et l'orthographe. Ainsi, me disais-je, l'attention de l'enfant est bien facile à prendre ; faites-lui un pont depuis ses jeux jusqu'à vos sciences ; et qu'il se trouve en plein travail sans savoir qu'il travaille ; ensuite, toute sa vie, l'étude sera un repos et une joie, par cette habitude d'enfance ; au lieu que le souvenir des études est comme un supplice pour la plupart. Je suivais donc cette idée charmante en compagnie de Montaigne. Mais l'ombre de Hegel parla plus fort.

 

     L'enfant, dit cette Ombre, n'aime pas ses joies d'enfant autant que vous croyez. Dans sa vie immédiate, oui, il est pleinement enfant, et content d'être enfant, mais pour vous, non pour lui. Par réflexion, il repousse aussitôt son état d'enfant ; il veut faire l'homme ; et en cela il est plus sérieux que vous ; moins enfant que vous, qui faites l'enfant. Car l'état d'homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l'enfance. Le sommeil est un plaisir d'animal, toujours gris et sombre un peu ; mais on s'y perd bientôt ; on y glisse ; on s'y plonge, sans aucun retour sur soi. C'est le mieux. C'est tout le plaisir de la plante et de l'animal, sans doute ; c'est tout le plaisir de l'être qui ne surmonte rien, qui ne se hausse pas au-dessus de lui-même. Mais bercer n'est pas instruire.

 

     Au contraire, dit cette grande Ombre, je veux qu'il y ait comme un fossé entre le jeu et l'étude. Quoi ? Apprendre à lire et à écrire par jeu de lettres ? À compter par noisettes, par activité de singe ? J'aurais plutôt à craindre que ces grands secrets ne paraissent pas assez difficiles, ni assez majestueux. L'idiot s'amuse de tout ; il broute vos belles idées ; il mâchonne ; il ricane. Je crains ce sauvage déguisé en homme. Un peu de peinture, en jouant ; quelques notes de musique, soudainement interrompues, sans mesure, sans le sérieux de la chose. Une conférence sur le radium, ou la télégraphie sans fil, ou les rayons X ; l'ombre d'un squelette ; une anecdote. Un peu de danse ; un peu de politique ; un peu de religion. L'Inconnaissable en six mots. « Je sais, j'ai compris », dit l'idiot. L'ennui lui conviendrait mieux ; il en sortirait, peut-être ; mais dans ce jeu de lettres il reste assis et fort occupé ; sérieux à sa manière, et content de lui-même.

 

     J'aime mieux, dit l'Ombre, j'aime mieux dans l'enfant cette honte d'homme, quand il voit que c'est l'heure de l'étude et qu'on veut encore le faire rire. Je veux qu'il se sente bien ignorant, bien loin, bien au-dessous, bien petit garçon pour lui-même ; qu'il s'aide de l'ordre humain ; qu'il se forme au respect, car on est grand par le respect et non pas petit. Qu'il conçoive une grande ambition, une grande résolution, par une grande humilité. Qu'il se discipline et qu'il se fasse ; toujours en effort, toujours en ascension. Apprendre difficilement les choses faciles. Après cela bondir et crier, selon la nature animale. Progrès, dit l'Ombre, par oppositions et négations. »

 

2. Allusion à une circulaire du DRH de l’Académie de Caen, sur le site du Snasub-FSU de Caen.

 

 

 

 

RETOUR AUX BILLETS D’HUMEUR